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Publié le : 1er novembre 2006
JAZZ À LUZ 2006

Un duo d’une alchimie rare et éclatante, Jean-Luc CAPPOZZO (bugle, trompette) / Géraldine KELLER (voix), nous permit de commencer en beauté cette deuxième journée du festival Jazz à Luz. Le jeu subtil et assuré de Cappozzo allié à la tendre désinvolture de Keller mènent sur des chemins aussi splendides que déroutants. En y repensant, une formule de Jacques Réda vient à l’esprit : un souffle, ce matin-là, était bien présent, le « brûlant glacé de l’âme » [1], _ oxymore que l’écrivain utilise pour évoquer une expérience de vie et de poésie puissante... Du moins, était-ce quelque chose de cette envergure-là qu’on a ressenti tant cette rencontre fut intense, presque miraculeuse. Entre dépouillement et fulgurance, le duo recule les limites de l’expression. Les éclaboussure du temps ont ici la saveur de l’inattendu et la fraîcheur d’une immédiateté réinventée. Ces moments de grâce prirent fin sur la lecture de « Sable de lune »*,un texte du plasticien et poète franco allemand Jean Hans ARP [2]. Cette dernière séquence eut lieu à l’extérieur : l’air, le ciel, la pierre dans leur présence sobre et lumineuse s’accordèrent à merveille avec l’évidence de cette musique. Une très belle rencontre dont on aimerait retrouver un témoignage sur disque...

La suite des évènements nous fit grimper sur la colline du Château Sainte Marie. Le pique-nique organisé dans ce cadre magnifique nous permit de goûter quelques spécialités pyrénéennes et d’apprécier ELEFANFARE, un ensemble d’une dizaine de musiciens, essentiellement des soufflants plus ou moins déjantés, _ saveurs jazz et musiques de l’est. Leurs interventions imprégnées d’une mélancolie solaire rendirent encore plus chaleureux ce moment de détente. Les festivaliers les plus sportifs ont pu participer ensuite à une ballade musicale animée par les musiciens italiens de la MUNUCIPALE BALACANICA, entendue la veille au Verger (voir chronique de Joël Pagier). Elle menait sur la Colline Solférino où nous attendait un trio somptueux réuni autour de Dominique REGEF (vielle à roue), Gianni GEBBIA (saxophone), Ramon LOPEZ (percussions, tablas). Le concert débuta par un duo vielle / saxophone assez mélodique,mais sans aucune sensiblerie. Ramon Lopez s’y inséra au bout de quelques instants avec finesse. Il en résulta un jeu hypnotique et dense nous plongeant dans une ivresse tout à fait délectable. Encore une fois, nous étions en présence d’un souffle, des plus ardents (c’était d’ailleurs la thématique de ce festival) ; ou plutôt était-ce une sorte de dilatation du souffle, qui gagnait en amplitude au fil du concert et nous happait. Et pour mieux dire, ciel et souffle dans le même mouvement : ciel tendre et ténu au début puis donné, partagé ensuite, jusqu’à l’éclatement, la distorsion, mais pour plus de profondeur encore... Il s’agissait de renouveler les brisures de rêves, d’en écarteler les fissures et d’approcher d’un peu plus près le dieu fragile et magnifique du moment présent. Un concert inoubliable.

Ce dimanche fut une journée extrêmement riche puisque le soir, la magie opéra de nouveau, sous le chapiteau, avec SPEEQ. Rappelons que ce quartet nord-européen se compose du guitariste danois Hasse POULSEN, de la chanteuse norvégienne Sidsel ENDRESEN, du bassiste néerlandais Luc EX et du batteur britannique Marc SANDERS. Une musique explosive, subtile, teintée d’une folk discrète et d’un rock vrillant, déferla pendant presque 1h30. La force vitale qui l’animait nous a d’emblée captivés. L’envergure de la chanteuse, virtuose (mais sans frivolité), était également saisissante ; qu’elle articule des paroles ou qu’elle adopte un langage plus free, fait d’onomatopée ou de sons plus ou moins gutturaux, son discours reste d’une justesse et d’une précision décapantes ; une section rythmique aussi efficace que libertaire la soutenait. Ici, le souffle impétueux, essentiel, libère des envolées presque lyriques, telluriques, aussi bien que des dislocations fertiles. Une co-création Jazz à Luz / Banlieues Bleues tout à fait réussie... Mais la soirée, loin d’être terminée, promettait encore quelques beaux moments, notamment la découverte sur la scène des vergers d’UN MEC UNE PORTE ( Han BUHRS, voix ; Olivier BOST, guitare ; Patrick CHARBONNIER, trombone ; Eric VAGNON, sax Baryton ; Dan MARIOTTE, basse ; Eric DELBOUYS, batterie ). Ce sextet au groove déluré évoluait avec brio entre funk, rock et free. Han BUHRS scandait sa prose de manière à insuffler à l’ensemble une dimension presque incantatoire. Les textes entre poésie et dérision ne laissèrent pas indifférents. La nuit se prolongea, dans une ambiance souterraine et électrique, à la Salle de la Voûte avec BIG, soit deux canaliseurs d’énergies : Frederick GALIAY (basse, électronique), Edward PERRAUD (batterie, percussions). Nous retrouvions ce qui semble les définir : une présence musicale extrême, une force d’ancrage à toute épreuve, _ la drum’n bass devient tout à coup beaucoup plus intéressante. Le souffle que fait circuler Big, avant tout pure énergie, nous rend à une pulsation primordiale ; il nous rappelle que la musique reste une affaire de respiration et de vie. Il est regrettable toutefois que l’acoustique de la salle ait un peu assombri la clarté cinglante caractéristique de ce duo. La soirée se termina ici pour certains (une heure déjà avancée vu le retard occasionné par le match de foot...) et pour d’autres avec le dj El Docteur Livingstone qui, comme chaque nuit, tenait éveillés encore quelques instants les derniers festivaliers.

Le mardi matin, la Maison de la Vallée accueillait Pascal BATTUS (guitare environnée, percussions) et Sébastien CIROTTEAU (trompette, électronique), duo aussi surprenant que les précédents, pleinement inscrit dans la problématique du souffle. Dominé par une écoute mutuelle totale, celui-ci se situe davantage dans la symbiose que dans la confrontation discursive (qui caractérisait par exemple le trio de soufflants de la veille, Herb Robertson,etc. (voir chronique de Joël Pagier)). L’exigence, la précision du geste, la dynamique créative lui permettent d’aller très loin. Tout en s’acheminant vers une respiration commune, les deux musiciens explorent les interstices du souffle, nous en livrant un jeu de réverbérations et de résonances fascinant. L’édifice sonore qu’ils construisent évoque des transparences mouvantes et fécondes. Encore une fois, la rencontre procédait d’une alchimie lumineuse. La prise de parole occupait également une place de choix dans ce festival. C’était au tour du sociologue Marc PERRENOUD d’animer une conférence-débat afin d’amener musiciens, festivaliers et journalistes à s’interroger sur « la condition de musicien de jazz en 2006 ». Nous nous sommes rendus ensuite encore une fois à la Maison de la Vallée. Jazz à Luz y proposait une création, la rencontre inédite de Saadet TÜRKÖZ (voix) et de Luc BOUQUET (batterie, percussions). Saadet Türköz, originaire du Kazakhstan et du Turkestan, pratique davantage les musiques traditionnelles que la musique improvisée ou le free et rendait ainsi le duo d’une facture plus classique ; la chanteuse a d’ailleurs tenu à mettre cet aspect en évidence. Nous avons ainsi découvert quelques morceaux traditionnels tels qu’un chant d’amour turke ou une mélopée retraçant l’histoire douloureuse de ses ancêtres. Il était certes un peu surprenant de trouver ce style dans le cadre de la programmation Jazzpyr et les férus de musiques improvisées ont pu trouver cette démarche malencontreuse. Mais nous avons été justement sensible à ce contraste,_ Luc Bouquet venant évidemment d’une improvisation plutôt radicale. Cette rencontre mettait par conséquent en scène deux univers complètement différents dont l’association ne semblait pas évidente au premier abord ; ce qui explique sans doute le choix des artistes d’alterner solos et duos. Si le concert s’est ouvert sur quelques maladresses car la chanteuse n’a pas d’emblée suivi les initiatives de l’improvisateur-chercheur de sons, celle-ci accepta par la suite de se livrer un peu plus à l’improvisation, ce qui laissa enfin la part belle à l’échange. Finalement, de beaux moments empreints de générosité et d’une certaine profondeur. Notons l’accueil très chaleureux d’un public conquis et venu nombreux.

POOL PLAYERS (Benoît DELBECQ, claviers, drum’n bass station (électronique) ; Arve HENRIKSEN, trompette, voix et électronique ; Steve ARGÜELLES, live production, mix, électronique ; Lars JUUL, batterie, électronique) clôturait le festival sous le chapiteau, _ du moins, pour ce qui concernait les musiques improvisées. Le quartet superpose et déploie des textures sonores diverses mêlant acoustique et électronique avec savoir. La voix ou la trompette planante d’Arve Henriksen s’inscrivent dans ce paysage sonore presque impressionniste et viennent renforcer l’effet boucles hypnotiques. Même si cette musique présente des aspects séduisants, on repère assez vite son manque d’ancrage. Le souffle s’étire, de manière intéressante parfois, mais s’étiole bien souvent.

Nous aurions tort de clore cette chronique sans évoquer ce qui pouvait faire figure de « off », intitulé « Dans le village et au verger » (initiative heureuse permettant d’élargir le public). Nous avons par exemple apprécié, dans la pénombre matinale d’un café, le guitariste flamenco de LOS PERIQUITOS : musique subtile et presque irréelle, au delà d’un exotisme facile (voir chronique plus complète, parce que c’était programmé le lundi, et divergente de Joël Pagier). Le duo BORROKA (Pantxix BIDART, voix, guitares, oud ; Kako CAVALIE, contrebasse, guembri, objets divers, voix) nous a également touchés et plongés dans la culture basque, de manière originale ; l’engagement dont il est question dans le texte du programme se fait effectivement sentir avec force. Les comédiens, auteur et musiciens de LUX NOX MIX ET MON BEAU MIROIR offrirent également un univers des plus surprenants (voir encore une fois la chronique de Joël Pagier). Seul bémol : la fréquentation ; on espère vraiment un public plus nombreux pour l’année prochaine. Il est vital qu’un tel festival continue d’exister : il témoigne en effet de cette vitalité créative nationale et internationale dont il nous offre les manifestations les plus diverses.

Géraldine Martin

Compte-rendu publié dans la revue Improjazz en novembre 2006


[1] Expression que l’on peut retrouver en parcourant les premières pages des « Ruines de Paris » de Jacques Réda

[2] "Sable de lune" a été réédité l’année dernière aux éditions ARFYUEN et traduit de l’allemand par Aimée Bleikasten.





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