Rubrique : Interviews

Publié le : novembre 2010
Stéphan OLIVA :

Rencontre avec le pianiste et compositeur Stéphane Oliva le 16 juillet 2010 au Studio La Buissonne, à Pernes Les Fontaines (84). Stéphane Oliva venait de nous offrir un concert de piano solo sur la thématique du film noir...

Jazzact : Pouvez-vous nous parler de votre expérience musicale du film, de l’image ?

Stéphan Oliva : J’ai eu plusieurs expériences liées au domaine du film : une des premières consistait à participer à une collection regroupant plusieurs pianistes de jazz qui interprétaient des thèmes de film (Jazz’n (e) motion ). Comme il existe de nombreux standards de jazz qui émanent du cinéma, la plupart de ces pianistes ont joué naturellement les standards. J’ai eu de mon côté, une démarche un peu différente : je me suis dit que j’allais en profiter pour jouer la musique des films que j’aimais bien. En fin de compte, ça s’est avéré très intéressant car je me retrouvais à devoir inventer un style différent qui ne consistait pas à jouer la musique du film parce que le film dure deux heures par exemple (sur un disque, j’évoque une dizaine de films) ; il s’agissait plutôt de suggérer des films par la musique avec en quelques sortes mes sentiments de spectateur, de ressentir tout cela pour l’évoquer avec mon langage musical. J’ai aussi donné beaucoup de ciné concerts, et moi-même réalisé de la musique pour des films en collaborant avec des réalisateurs. Puis j’ai fait un travail sur Bernard Herrmann (compositeur de la plupart des films d’Alfred Hitchcok, d’Orson Welles, de Truffaut ou Scorsese). Ce compositeur m’a passionné, notamment par rapport à sa démarche. J’ai plongé dans ce personnage. Et là ce soir, mes deux producteurs et amis : Philippe Guilhmetti et Stéphane Oskeritzian m’ont proposé de faire un projet cette fois-ci sur le thème du film noir. Ma première démarche a été tout simplement de visionner des tas de films noirs. Comme je fais toujours dans ces cas-là, c’est le film qui a la priorité. Je travaille sans partitions au début, puis je me constitue des sortes d’arrangements ou je mets les mains dans le moteur, comme on dit, pour aller voir ce que ces compositeurs ont écrit d’abord ; j’essaie ensuite de voir comment ça sonne avec un piano, _qui est vraiment l’instrument de l’évocation. Mais après, cela ne suffit pas, il faut en faire quelque chose. On peut comparer ce travail à un peintre qui fait un portrait : le portrait devient intéressant quand il y a à la fois le sujet mais aussi la patte du peintre. J’essaie donc de mettre sans hésiter ma propre patte. J’essaie aussi de compenser l’absence de l’image (c’est très intéressant), de travailler sur un plan qui est presque psychologique car la musique de film, ça fait un peu éponge à tous les sentiments, tout ce que l’on ressent à la fois en regardant les films mais aussi en y repensant.

JA : Vous avez donc travaillé avec des réalisateurs comme Jacques Maillot...

S O : J’ai fait trois films de ce réalisateur. Le premier, c’était Froid comme l’été , un très beau téléfilm qui est passé sur Arte. On ne se connaissait pas mais lui connaissait mon disque ; il l’écoutait souvent lorsqu’il travaillait sur le scénario de ce film. Il m’a donc demandé si ça m’intéresserait de faire la musique de son film. Évidemment, ça m’intéressait beaucoup, _ d’autant plus que c’est un réalisateur remarquable. Ensuite, il m’a rappelé pour son long métrage (assez récent ) « Les liens du sang » avec Guillaume Canet, François Cluzet. J’ai aussi réalisé la musique d’un autre téléfilm sur le sujet de l’alcoolisme qui s’appelait Un singe sur le dos avec Gilles Lelouch ; il a été diffusé également sur Arte (et sorti en DVD d’ailleurs). Ce fut pour moi de très belles expériences...

JA : L’image, c’est quelque chose d’assez essentiel dans votre inspiration ?

S O : Finalement oui, alors que je ne viens pas du tout de ça spécialement. Je suis musicien de jazz et improvisateur. Mais les musiciens de jazz se retrouvent souvent confrontés à des univers différents. Ce sont peut-être ceux qui voyagent le plus à travers toutes les disciplines artistiques, sans doute parce qu’ils improvisent. Ils peuvent se retrouver avec des musiciens classiques, des danseurs, etc. Là, je fais même un spectacle, qui a été présenté au Festival d’Avignon, avec une danseuse aérienne. Cela nous amène à improviser dans des modes différents ; c’est à chaque fois le même travail et en même temps une nouvelle expérience. En quantité, ce n’est pas la musique de film que je fais le plus mais ça compte effectivement beaucoup pour moi.

JA : Ce concert que vous venez de donner autour de la thématique du film noir, va-t-il donner lieu à un disque ?

S O : Oui. Le concert a été enregistré. C’est un peu un challenge parce qu’on fait un disque beaucoup plus rapidement qu’auparavant où on prenait deux ou trois jours de studio pour réaliser un enregistrement. Là le challenge, c’est d’arriver, d’enregistrer dans l’après-midi des prises, puis de se confronter tout de suite à un public en essayant de sortir ce premier jet ; avec l’arrière-pensée de jouer ce programme en concert et d’en refaire une deuxième mouture lorsqu’il aura beaucoup bourlingué à travers les salles de concert.

JA : Ça donne une autre dimension le fait qu’il y ait un public ?

S O : Je joue toujours avec l’idée d’un public ! J’ai toujours eu comme conception que l’art est un piège si l’on ne se projette pas sur quelqu’un d’autre. Aussi compliquée que peut être cette confrontation... On peut effectivement jouer chez soi, seul et ça devient un exercice spirituel, _ et je le fais d’ailleurs. Mais je pense essentiellement aux gens à qui je m’adresse. Je conçois le public comme un seul individu. Il compte beaucoup pour moi. C’est une oreille, c’est quelqu’un qui a son droit de parole quelque part. Je tiens beaucoup à ça ; il faut l’écouter aussi (ça s’entend un public). On peut naviguer sur un public. On peut sentir le moment où il décroche ; s’il décroche, c’est que l’on n’est pas assez clair. Il faut alors réexpliquer. Il y a là une pure notion de langage à laquelle je tiens vraiment, _ c’est une des très grandes qualités de la musique. Et en plus, ça nous laisse complètement libre de finalement, exprimer parfaitement notre univers.

JA : On peut aussi parler d’un autre projet lié cette fois à la bande dessinée : Little Nemo...

S O : Little Nemo a été dessiné par Winsor McCay, une sorte de génie, presque l’inventeur de la bande dessinée moderne. Ses dessins restent insurpassables. Ils parlent des rêves et des cauchemars d’un enfant. C’est en même temps un délire graphique. L’histoire se développait sur plusieurs semaines ou même tous les jours je crois, dans un grand journal new-yorkais au début du siècle dernier, au moment de la naissance de l’art moderne, du jazz., _ on y ressent tout cela, c’est assez visionnaire. Quand j’étais môme, j’étais un passionné de bandes dessinées, je voulais même être dessinateur. Je croyais vraiment que j’allais faire ce métier à un moment donné. Donc, c’est la première fois que je reviens à faire quelque chose autour de la bande dessinée qui représente pour moi quelque chose de complètement différent : ma musique est plutôt grave, dramatique, presque sérieuse ; et la bande dessinée que je faisais, se situait plutôt dans un registre humoristique, voire délirant. C’est presque un autre cerveau chez moi ! Et avec ce projet, je me retrouve dans une chose où l’on utilise les images. Je me suis entourée d’une équipe de 5 musiciens (François Raulin, Laurent Dehors Christophe Monniot et Sébastien Boisseau ). On a coécrit la musique avec François Raulin, un pianiste avec qui je travaille depuis longtemps sur plusieurs projets. Je trouve l’orchestre très réussi : on pourrait croire qu’on est tout droit sorti de la bande dessinée ! C’est super pour moi de pouvoir enfin exprimer quelque chose qui est d’une nature différente et que je ne savais pas par quel biais exprimer.

JA : Est-ce que c’est toujours d’actualité ?

S O : Oui. On a fait un documentaire filmé par Arte Web vidéo ; un très beau travail qui sort au mois de septembre. Tout le monde pourra le voir sur le web gratuitement ; il y a la première du concert à Grenoble qui a été filmé par eux. Et là, on est entrain de chercher à pouvoir reproduire ce spectacle.

JA : La littérature aussi semble être pour vous une inspiration ? Je repense au disque Coïncidences...

S O : Oui ; en fait là l’idée, c’était de faire une musique de livre... J’étais frappé par le fait que lorsqu’on voit un film, on a des images, on vit plein de sentiments, plein de choses mais quand on lit un livre, on se construit un film ; on devient les propres réalisateurs d’un film imaginaire. Je me suis dit que ce serait très intéressant de faire une musique de ce film imaginaire. C’était l’occasion pour moi de faire un travail sur Paul Auster que je trouvais très fort dans l’évocation de ces films qu’on peut se créer en lisant ses livres.

JA : Les autres projets ? Par exemple, le duo avec le clarinettiste Jean-Marc FOLTZ...

S O : En fait, je fais beaucoup de choses différentes. Avec Jean-Marc, j’ai un projet qui s’appelle Visions Fugitives où on a constaté qu’avec cette formule piano-clarinette, on jouait dans un esprit proche de celui de la musique de chambre. On s’est dit pourquoi ne pas voyager dans un même concert à travers nos improvisations pour arriver naturellement sur des pièces du répertoire classique, allant de Brahms à Poulenc, Débussy Stockhausen. Et on le fait ! On a d’ailleurs fait une tournée en Finlande d’une quinzaine de concerts. C’était pour nous une sorte de navigation onirique et tout à coup, on arrivait sur des ilots magnifiques composés par Brahms ou d’autres. L’idée, c’était de faire en sorte qu’on n’ait pas à annoncer à l’avance les morceaux. Le plus intéressant, c’est le fait que les gens ne savent plus si on improvise ou si on joue un morceau de Berg. On est ici au cœur de la musique de chambre : il ne faut pas oublier que tous ces compositeurs étaient aussi des improvisateurs et c’était de cette façon-là qu’ils produisaient leur musique : Chopin, Brahms, c’était en petit comité. Ils ne jouaient pas de la musique du passé mais la musique qu’ils créaient. Comme ils étaient les compositeurs et jouaient eux-même leur musique, ils changeaient plein de choses, ils prenaient des libertés. Ils n’auraient sans doute pas compris le concept de l’interprétation moderne où on joue pianissimo à tel endroit. Bien sûr, ils ont écrit cela sur les partitions mais quand on voit les éditions des partitions de Shumann par exemple, on voit que tel jour, il a fait tel accord à la place d’un autre, alors finalement on peut se dire que ce n’est pas sûr qu’il faille jouer ce qu’il a écrit à un autre moment... Nous en jazz, on fait cela depuis toujours ; on est guidé par la note qui nous intéresse...

J’ai aussi ce spectacle Miroirs Miroirs avec une circassienne, Mélissa von Vépy. La création au Festival d’Avignon a très bien marché. Il s’agit d’une artiste issue de cette mouvance du cirque nouveau. Elle a donc développé le concept du miroir : un grand miroir se trouve sur une scène qu’elle casse en son centre ; elle le traverse ensuite et c’est comme une sorte de grande lévitation dans le miroir parce qu’en fait, il y a un trapèze au milieu ; ça lui permet de retrouver son métier de trapéziste ! Au final, c’est un spectacle auquel on ne peut pas vraiment donner d’étiquette.

JA : Votre dernier disque, c’est Stéréoscope avec Claude Tchamitchian et Jean-Pierre Julian ?

S O : Le premier disque en trio que j’ai enregistré, c’était avec ces musiciens, il y a un peu plus d’une dizaine d’années. J’ai toujours travaillé avec eux. Et puis on a eu l’idée de refaire ensemble un disque. Les choses se sont réalisées naturellement puisque les musiciens eux-même ce sont les partitions : on se comprend tellement qu’on n’a même plus besoin de s’expliquer. Nous avons refait ce disque et des concerts ensemble avec beaucoup de plaisir.

JA : Pourquoi ce titre Stéréoscope ?

S O : À l’origine, ce titre m’est venu suite à la lecture d’une des histoires d’un livre de Paul Auster La Nuit de l’Oracle où quelqu’un raconte qu’il trouve un vieux stéréoscope. Il s’agit d’un appareil avec lequel on peut visionner en relief, avec un double objectif qui crée l’illusion d’un relief. Dans l’histoire, la personne retrouve cet objet dans le grenier et voit toute une série de diapositives. Elle se retrouve projetée trente ans en arrière en voyant des photos en relief. J’ai trouvé ça intéressant parce que d’abord, on reprenait en trio ce titre et ensuite, nous-même avions ressenti les sensations quand on se trouvait, il y a dix-sept ans, dans le même studio en train d’enregistrer les morceaux. On se voyait en relief quelque part : le relief, c’était la musique qu’on faisait et la vie qu’on avait passé ensemble. C’était un peu du ressenti qui collait tout à coup à notre histoire.

JA : Il y a aussi un autre quintet qui a donné lieu au projet Itinéraires Imaginaires... C’est toujours d’actualité ?

S O : Malheureusement, je n’ai jamais tellement réussi à trouver des dates de concerts à ce quintet. Ça ne s’est pas passé à une époque où je pouvais m’occuper de ça de la bonne façon. Et pourtant, c’était vraiment quelque chose que j’aimais bien. C’est beaucoup plus difficile de tourner en quintet qu’en petite formule pour des raisons purement économiques. Du coup, on a arrêté cet orchestre et c’est dommage.

J’ai plein d’autres projets mais le musicien de jazz français actuel se trouve confronté au problème suivant : la meilleure musique qu’on peut faire, c’est quand on joue souvent le même programme parce qu’on y met de l’improvisation. C’est à chaque fois différent, on n’a donc pas le temps de se lasser et en même temps, on maîtrise complètement. Chaque concert nous donne envie de faire le suivant. La difficulté qu’on a, c’est qu’à chaque fois, on nous demande de faire quelque chose de nouveau ; et cette chose nouvelle, on la fait qu’une fois ou 2 ; et 6 mois après, on change. Pour moi, ce n’est pas tellement jazz dans l’esprit. J’aimerais vraiment faire un projet que je pousse loin comme celui avec Mélissa la trapéziste où l’on a une cinquantaine de date : c’est génial, parce que tout à coup, on a quelque chose qui évolue dans le temps comme si je pouvais par exemple jouer le programme que j’ai joué tout à l’heure 50 fois ! Il serait méconnaissable , _ déjà il ne ressemble pas à ce qu’il était cet après-midi. Les choses évoluent énormément quand on y met de l’improvisation, quand on fixe très peu de notes sur un papier. J’ai vraiment la nostalgie de ces orchestres de Coltrane ou de Miles Davis ou de Bill Evans qui partaient pour des tournées de 150 dates ! Ils constituaient un orchestre et avec lui, ils jouaient 150 fois un programme. Même si c’était les mêmes titres, ça évoluait, c’était complètement dingue. C’est des choses qu’on ne peut pas développer chez soi mais justement avec d’autres musiciens sur différentes scènes. En plus, ces musiciens-là, ils avaient des clubs où ils jouaient trois ou quatre mois d’affilée voir six mois parfois. Ça n’existe plus du tout aujourd’hui !

JA : Est-ce qu’on peut parler de l’endroit où l’on se trouve maintenant : le studio La Buissonne : votre rapport avec ce lieu et l’ingénieur du son et producteur Gérard de Haro ?

S O : Sans aucune hésitation, c’est le studio dans lequel je préfère venir travailler parce que c’est vraiment un studio où je suis sûr que la musique qui va sortir est meilleure que celle que je pouvais amener. Il y a une alchimie qui se crée tout le temps ici, certainement due à l’immense talent de Gérard de Haro pour enregistrer. Gérard est maintenant mondialement reconnu : de nombreux labels très importants viennent enregistrer ici ; Manfred Eicher d’ECM se déplace ici, c’est quand même exceptionnel. Et puis, Gérard, c’est une oreille très fiable. S’il me dit que ça ne sonne pas, ça ne sonne vraiment pas ! Je ne me pose alors pas de problèmes, je refais la prise. Il ne me le dira jamais comme ça parce que ce n’est pas dans sa nature mais je peux m’appuyer sur lui, vraiment. Pas besoin de directeur artistique... Je n’écoute même plus le son qu’il fait car je sais que le son sera parfait. Voilà ça se fait de manière magique. Je suis toujours complètement étonné. Et puis au fur et à mesure, j’ai eu la chance qu’une sorte de bande de personnes vraiment intéressantes se crée autour de mon travail comme Philippe Guihlmetti qui était là et qui produisait la séance avec Gérard et aussi Stéphane Oskeritzian. Ce qui est intéressant, c’est que personne ne veut d’argent là-dedans, c’est uniquement artistique ; ça fonctionne comme cela depuis des années.

Site de l’artiste : http://stephan.oliva.pagesperso-orange.fr/

G. M.






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