Rubrique : Interviews

Publié le : 12 février 2011
Claude TCHAMITCHIAN et François CORNELOUP

Rencontre avec le contrebassiste Claude Tchamitchian et le saxophoniste François Corneloup le 12 décembre 2010 à la médiathèque de Gardanne (13), dans le cadre du cycle de concerts intitulé "Un Endroit où aller" ; les deux improvisateurs se réunissaient pour donner un concert en duo. Nous avons recueillis quelques propos juste avant ce concert...

Jazzact : Ce duo, c’est une rencontre inédite ? même si vous vous connaissez depuis longtemps...

François Corneloup : Ce n’est pas tout à fait une rencontre inédite car nous avons déjà fait un concert, officiellement. Mais c’est vrai que c’est assez frais. Claude et moi, nous nous connaissons depuis très longtemps ; nous avons commencé à travailler ensemble en 1996 au sein d’un trio que j’avais monté avec comme troisième compagnon le batteur Éric Échampard. Avec ce groupe, il y a eu beaucoup de tournées, cet orchestre a bien vécu. Ensuite, j’ai participé au projet de Claude, le Grand Lousadzak. Par la suite, nous nous sommes un peu perdus de vue parce que nous avons eu chacun nos trajets musicaux. Et puis maintenant, il y a ce duo : nous avons décidé de réessayer quelque chose, pensant, en tout cas en ce qui me concerne, qu’il y avait des terrains esthétiques musicaux sur lesquels nous avions un peu la même sensibilité. Je me suis dit que ce serait bien d’exploiter cela avec Claude. On commence donc quelque chose.

JA : Qu’est-ci qui fait que ce duo peut bien fonctionner ?

Claude Tchamitchian : On y est bien... Il fonctionne sans doute bien parce qu’on discute, on s’échange des choses. Après le background et le vécu que nous avons eus ensemble, nous continuons d’avoir des choses nouvelles à nous raconter. Rien que cela déjà, c’est formidable.

FC : Des choses nouvelles et des choses anciennes aussi. Pour ma part, ce que je trouve assez constructif et assez émouvant en même temps dans ces retrouvailles, c’est qu’en fait, quand on a recommencé à travailler ensemble, nous avons retrouvé très vite une sorte d’atavisme sur quelque chose d’assez mélodique, sur un certain lyrisme. Cette perte de vue d’une certaine durée n’a pas du tout été un handicap. Ça n’a créé aucune inertie dans les retrouvailles et très vite, tout a bien fonctionné. L’idée, ce n’était pas de remonter un duo mais tout simplement de rejouer ensemble. Il est apparu très vite qu’il fallait qu’on en fasse quelque chose, qu’on fasse partager cela aux gens. Il y a une histoire commune mais ce qui enrichit cette nouvelle rencontre, c’est que chacun a développé des choses de son côté.

JA : Comment va se dérouler ce concert, vous allez partir de compositions communes ou ce sera une rencontre totalement improvisée ?

CT : Ce ne sera pas totalement improvisé, nous avons un réservoir de thèmes. C’est assez léger : une écriture qui permet qu’à l’intérieur même de cette écriture, ce ne soit pas entièrement figé. En cela, on ne réinvente rien, ce sont des principes même qui ont été très explorés dans cette musique issue de cette culture qu’on appelle jazz. Et puis après, la manière de fonctionner entre nous sera évidemment très largement improvisée, certaines fois, par rapport à ces thèmes, certaines autres fois pour arriver à des pivots qui peuvent être écrits ou simplement des caractérisations ; et d’autres fois, partant de rythmes, de matériaux. Si l’on devait jouer ce qu’il y a d’écrit bout à bout, ça devrait durer 6 ou 7 mn... C’est vraiment très volontiers parce que par rapport à tout ce que l’on a vécu ensemble et tout ce que l’on a vécu en dehors l’un de l’autre, il arrive un moment donné (l’âge doit aussi aider !) où l’on a une certaine maturité qui fait que par rapport à l’exercice de l’improvisation libre, on a envie beaucoup plus de composer ensemble que de faire un numéro de virtuosité à deux, _ cela ne nous intéresse pas. Et comme l’a déjà très justement dit tout à l’heure François, des tas de choses se sont décantées. On s’aperçoit que c’est le parcours de tout un chacun : au bout d’un certain temps, on resserre son envie d’expression sur certaines éléments. Et en ce qui nous concerne, il existe un très fort rapport au lyrisme, au chant et au rythme. Je sais que ça paraît assez évident dans la musique mais si on écoute d’un peu plus près, ce n’est pas si évident pour tout le monde. Pour nous, je crois que c’est devenu assez clair. En fonction de cela, c’est plutôt le voyage pendant le concert qui va nous amener à utiliser ou pas certains éléments, même si nous nous donnons un fil conducteur. D’ailleurs, on ne sait pas, on verra tout à l’heure si on s’en donne un ou pas. La forme écrite devrait être générée parce que nous, nous allons sortir in situ et non pas le contraire.

FC : En tout cas, me semble-t-il, et je crois que Claude partagera cette idée, il y a une volonté de simplicité dans les formes : c’est à dire, une volonté d’essayer de mettre en jeu des compositions, des thématiques suffisamment fortes pour qu’elles puissent alimenter le travail et le jeu collectifs, l’improvisation et en même temps, suffisamment simples pour qu’elles nous permettent d’évoluer dedans sans une contrainte de déchiffrage. L’important, c’est que le poids de la musique réside ailleurs que dans une complexité. On a donc des mélodies, des compositions qui sont très simples, à charge pour nous ensuite de donner une profondeur au propos. On pense, en toute modestie car ce sont des repères pour nous, en tout cas pour moi, à Albert Ayler ou à Ornette Coleman, sur certaines périodes, qui ont joué des choses d’apparence extrêmement naïves mais qui étaient porteuses, en fait, d’une existence très forte, ou plutôt de l’expression très forte d’une existence...

JA : Est-ce qu’il y aura un enregistrement de ce duo ?

CT : On espère bien... On a profité d’un concert pour en sortir ce qu’on appelle une démo qu’on essaie de diffuser pour obtenir des concerts. Ce qu’on aimerait pouvoir faire, c’est pour une fois, gérer un projet dans le sens peut-être plus naturel des choses en prenant le temps de le faire maturer. Depuis quelque temps, la plupart des orchestres enregistrent tôt leur disque parce qu’ils sont obligés de sortir un disque afin de réussir à se vendre, à se faire connaitre. On est ici dans une sorte de logique un peu éloignée de l’artistique : une logique de fonctionnement du milieu qui implique que très souvent, on demande le disque pour savoir et ensuite programmer. Et en plus, dans un milieu qui implique que lorsque vous êtes passés une fois avec une formule quelque part, il est très rare que vous puissiez y repasser une deuxième fois. D’autre part, il y a 25 ans, quand on a commencé, n’importe quel engagement dans un club durait de trois jours à une semaine. Aujourd’hui, vous êtes ravis quand vous obtenez deux jours de suite dans un lieu. Donc ces choses-là s’expliquent. Mais malgré tout, si on pouvait arriver à déclencher des volontés susceptibles de nous permettre d’obtenir des concerts avant d’enregistrer, ce serait génial. Sinon, je crois que de toutes façons, on finira par enregistrer parce que, en ce qui me concerne, j’ai envie qu’il y ait des traces, _ c’est important...Nous avons un passé avec François et plusieurs disques en commun, que ce soit avec le trio de François ou avec Lousadzak  ; c’est évident, ce sont des pierres, _ nous fonctionnons au long terme...

FC : Oui, c’est ça ; c’est à dire que sur une formule comme ça, qui est assez intime et ténue, on n’a pas envie d’y inscrire une sorte de volontarisme ou de conquête du marché d’une part ; et d’autre part, on a envie de laisser le temps qu’il faut à la musique pour qu’elle se conçoive. Bien que cet enregistrement qu’on a réalisé assez tôt me satisfait pas mal aussi ; mais on va attendre quand même. On a envie de faire de la musique à la vitesse à laquelle elle demande à se développer. Laissons faire les choses naturellement. Peut-être qu’à un moment donné, on aura envie d’accélérer le processus, etc. On a attendu depuis 1996 pour monter ce duo en passant par divers trajets respectifs, on peut attendre encore quelques mois pour enregistrer.

JA : Peut-on parler de vos projets respectifs ?

CT : Oui, il y a le solo, sorti Childhood ;  ; prochainement Amarco , un trio à cordes enregistré avec Vincent Courtois (violoncelle) et Guillaume Roy (alto) ; j’ai aussi un quartet crée il y a un an et demi au festival du Mans avec Rémi Charmasson à la guitare, Régis Huby au violon et Christophe Marguet à la batterie qui s’appelle Ways Out ...

JA : Concernant le disque en solo : pourquoi ce titre ?

CT : Là aussi, c’est un travail sur le long terme. Le premier solo que j’ai enregistré date de 1992 et je l’avais appelé Jeu d’enfant , _ « jeu » comme un jeu de cartes ; parce qu’il s’agissait de plusieurs petites pièces, dans l’idée dédicacées à des enfants qui existaient , qui n’étaient pas imaginaires. Et longtemps après (17 ans + tard), j’ai fait ce solo... Un solo, c’est toujours un bilan, une étape importante par rapport à soi, mais également par rapport à la contrebasse ; ça fait aussi le bilan de tout ce que j’ai pu chercher sur cet instrument et de tout ce que je ne peux jouer qu’en solo car la contrebasse est avant tout un instrument d’accompagnement, _ ce n’est pour moi absolument pas restrictif de dire cela ; mais ça veut dire aussi que tout d’un coup, quand on se retrouve absolument seul, il y a toute une frange et un espace de cet instrument qu’on peut exploiter et que je cherche, en tout cas, à exploiter. Et pourquoi Another Chilhood  ? parce qu’après Jeu d’enfant, eh bien, une autre ou une nouvelle enfance, ça me paraissait faire un lien (peut-être très personnel), mettre en écho l’un de l’autre ces deux disques qui sont absolument liés. Voilà, c’est encore une fois essayer de creuser son sillon...

JA : François, votre dernier projet s’appelle Noir Lumière (paru sur le label Innacor) ?

FC : C’est un trio avec la contrebassiste Hélène Labarrière et le batteur Simon Goubert. Le titre Noir Lumière vient d’une expression que j’ai empruntée au peintre Pierre Soulages ; c’est sorti en septembre pour la collection Inna + du label Innacor, basé en Bretagne qui a plutôt un catalogue orienté musiques du monde mais pour lequel les fondateurs Bertrand Dupont, Jacky Molard et Eric Marchand ont eu l’idée d’ouvrir ce domaine des musiques du monde et des musiques croisées avec une collection de musiques improvisées. Cette collection a d’ailleurs démarré avec une enregistrement d’un duo de Jean-Luc Cappozzo (trompette, bugle) et Erwan Keravec (cornemuse). Par ailleurs, je fais partie d’un projet dont je ne suis pas vraiment le leader qui s’appelle Ursus Miner avec des musiciens anglais et américains : l’anglais, Tony Hymas aux claviers et les américains, le batteur Stokley Williams et le guitariste Mike Scott. C’est un groupe plutôt électrique et assez funk. Le dernier disque s’appelle I will not take but for an answer, _ il s’agit d’une phrase extraite d’un poème de l’écrivain noir américain Langston Hughes. Dans ce dernier disque, on a invité un rappeur américain Boots Riley (du groupe The Coup) et une rappeuse de Minneapolis Desdamona. On est dans une esthétique assez différente du jazz et de la musique qu’on peut faire avec le duo mais c’est aussi le charme de cette famille musicale que de pouvoir faire des choses assez différentes. Même si le faisceau, comme disait Claude, finit par se resserrer au fur et à mesure qu’on avance dans l’âge... Il y a des croisements. On fait donc des choses assez variées, _ ça fait partie de la dimension expérimentale de cette musique aussi. On tente des choses dans des domaines diversifiés. C’est une des chances qu’on a de pouvoir faire tout cela dans une même vie de musicien. Mais au bout d’un moment, une synthèse finit par se faire de toutes manières. Mais pour l’instant, on laisse faire...

JA : Le mot de la fin : une expérience musicale forte ?

CT : La répétition tout à l’heure avec François ! Je me suis rendu compte quand j’étais jeune musicien, les choses qui m’ont fait le plus avancer, furent d’abord mon prof, puis les musiciens que je relevais : ceux que j’écoutais sur disque ou que j’allais voir en concert surtout, _ je le redis encore ici, c’est très important d’aller voir les gens en concert ! Puis par la suite, cela a été les personnalités fortes avec qui j’ai eu la chance de pouvoir jouer ; et depuis maintenant au moins une bonne quinzaine d’années, ceux qui me font le plus avancer, ce sont ceux avec qui je joue. La dernière expérience musicale, ce n’est pas une mais c’est chaque fois que j’ai la chance de croiser des gens parce que Dieu merci (je crois que François est comme moi), on a la chance de jouer qu’avec des gens qu’on aime, _ ce qui est une chance... La dernière expérience musicale forte, c’est donc la dernière fois que j’ai joué avec quelqu’un. Et c’est fantastique...

FC : Votre question est intéressante parce qu’elle montre aussi qu’effectivement faire des concerts aujourd’hui, c’est une sorte d’événement. Le domaine musical duquel on fait partie,_sans pour autant se plaindre ou dramatiser _, souffre d’un problème de continuité ; comme disait Claude, si avant on pouvait jouer plusieurs jours dans un club, maintenant c’est beaucoup plus parcimonieux. On essaie donc de donner une continuité à toutes ces choses, aussi différentes soient-elles et encore une fois, on construit une cohérence. Effectivement, le moment le plus important récemment, c’était la dernière fois où j’ai joué : c’était donc cet après-midi, à la répétition avec Claude. Par ailleurs, moi aussi je peux dire qu’au fur et à mesure, je ne joue que dans des projets qui m’intéressent, qui me plaisent vraiment, dans lesquels je m’investis à 100% ; je ne suis pas de ces gens qui hiérarchisent les projets. Quand on est sur scène devant les gens, entrain de jouer, la hiérarchie, elle est loin derrière ; on ne pense plus à ça, on pense à ce que l’on est entrain de faire.

Propos recueillis par Géraldine Martin






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