Rubrique : Interviews

Publié le : 24 avril 2008
François COUTURIER

Dans le cadre de la soirée « Suisa & Sacem Night » du Midem 2008, le pianiste et compositeur François Couturier donna avec son quartet un concert d’une rare intensité. Le public fut tenu en haleine par cette musique qui se développe tout en nuances et subtilités.
Par ailleurs, une écoute mutuelle attentive régnait entre les quatre instrumentistes* (piano, violoncelle, accordéon, saxophone) : il en résulta une interaction idéale mise au service d’un projet musical original, que l’on a plaisir à retrouver dans l’album-hommage dédié au grand cinéaste russe Andreï Tarkovski : “Nostalghia - Song for Tarkovsky ” (label ECM).
François Couturier a bien voulu nous accorder quelques mots deux heures avant sa prestation...

 

Jazzact : Vous allez donner un concert dans le cadre du Midem au Swiss Music Club installé au Palais Stéphanie, c’est un concert qui correspond à un disque paru chez ECM. Comment est né ce projet ?

François Couturier : J’ai rencontré plusieurs fois le contrebassiste Manfred Eicher, directeur du label allemand ECM suite à mes collaborations avec l’accordéoniste, Jean-Louis Matinié, qui joue avec moi ce soir et le joueur d’oud, Anouhar Brahem. Nous avons enregistré plusieurs albums pour ECM. Manfred Eicher m’a demandé de faire un projet personnel ; j’ai pensé tout de suite à faire un hommage à quelqu’un qui représente pour moi un grand artiste du XXe siècle : Andreï Tarkovski, _ cinéaste connu de certains cinéphiles mais pas forcément du grand-public.

JA : Qu’est ce que vous aimez chez ce cinéaste, qu’est-ce qui vous a incité à transposer une émotion visuelle en une émotion musicale, en quelque sorte ?

F C : Ce qui est intéressant dans ces films, c’est le paradoxe suivant : il mettait très peu de musique sur ses images, parfois des extraits de musiques électroniques ou la musique de grands musiciens comme Bach ou Pergolèse. Je n’allais pas refaire une musique sur des films qui n’avaient pas besoin de musique. Tarkovski disait bien d’ailleurs que le cinéma se suffisait à lui-même et pouvait se passer de musique. À la base, il s’agissait plutôt pour moi, comme vous avez dit, d’un hommage réalisé à partir des émotions que j’avais reçues face à son œuvre ; un hommage aussi aux acteurs qui, la plupart du temps, sont les mêmes et surtout à l’atmosphère particulière qui se dégage de cette œuvre cinématographique. J’ai par exemple ressenti une émotion très forte par rapport à la lumière qui circule dans ces films. C’est donc des choses très personnelles qui n’ont pas forcément rapport avec les films en eux-mêmes mais avec en général l’univers du cinéaste, et mon ressenti face à cet univers.

JA : La formation avec laquelle vous avez enregistré cet album est celle qu’on va retrouver sur scène tout à l’heure ?

F C :Oui, il y a deux musiciens français : l’accordéoniste, Jean-Louis Matinié, avec qui je joue depuis longtemps dans divers contextes dont le trio d’Anouhar Brahem, le saxophoniste Jean-Marc Larché qui est un vieil ami aussi. Pour ce projet personnel, je ne voulais pas refaire ce même Trio et j’ai voulu ajouter un instrument plutôt grave : la violoncelliste Anja Lechner , rencontrée en Allemagne plusieurs fois. Cette musicienne appartient à la fois au domaine du classique et de la musique improvisée ; elle fait partie d’un quatuor classique bien connu qui s’appelle Rosamonde. Elle joue aussi avec des musiciens de jazz comme Dino Salluzi. Elle a beaucoup de talents divers, j’ai été donc très heureux de l’accueillir dans cette formation.

JA : Pour en revenir au cinéma, est-ce que vous aimeriez réitérer ce type d’expérience ?

F C :Je pense que je vais faire un deuxième disque sur le même sujet, en rapport avec Tarkovski. Ce projet me tient vraiment à coeur car c’est pour moi une expérience très forte. C’est vrai que la musique qu’on joue est un peu particulière. Et ce soir, je me demande comment elle va passer dans ce climat du Midem où les gens sont habitués, je pense, à une musique plus rythmée et plus forte en décibels. On va donc essayer de transmettre cette musique même si elle relève d’une certaine intimité, comme la musique que produit le label ECM, elle est aussi basée sur la lenteur comme les films de Tarkovski, _ mais sans que ce soit ennuyeux, j’espère ! c’est un jazz très particulier qu’on joue où l’improvisation a énormément d’importance. Mais je suis quand même très content de la présenter dans ce cadre ; en plus, le sonorisateur du Swiss jazz Club est vraiment remarquable...

JA : Pouvons-nous parler aussi de vos autres projets comme par exemple le disque triptyque sorti dernièrement sur le label Beejazz, enregistré avec le contrebassiste Jean-Paul Céléa et le batteur Daniel Humair ?

F C :C’est un projet complètement différent, ce n’est pas moi qui en suis l’instigateur mais Daniel Humair, un grand batteur français qui a joué avec de très grands musiciens. Je le connais depuis longtemps. Il y a plus de vingt ans, on avait déjà joué avec Jean-Paul Céléa, _ un contrebassiste avec qui j’ai énormément collaboré. J’ai enregistré avec lui tous mes premiers disques, on a même joué avec John Mac Laughin en tournée pendant 12 ans. C’est quelqu’un avec qui je suis très intime autant humainement que musicalement. On a expérimenté ensemble toutes sortes de formules instrumentales, du duo au big band. Puis, on a décidé de travailler un peu séparément ; ça faisait une douzaine d’année que je n’avais plus joué avec lui. La musique qu’on fait avec ce trio est beaucoup plus jazz que le projet dont on parlait précédemment, bien qu’on ait travaillé sur des thèmes classiques : Beethoven, Britten ; c’est donc assez particulier aussi, mais d’une facture plus jazz.

JA : Qu’est ce qui vous a incité à reprendre des pièces du répertoire classique ?

F C :On s’est dit que certains musiciens de jazz reprenaient des standards qui sont des chansons, nous, on a eu envie de reprendre des morceaux du répertoire classique car il y a certains morceaux comme l’Adagietto de la symphonie de Malher que nous aimons vraiment beaucoup ; en fait, on n’a pas fait vraiment d’arrangements, on a joué les partitions comme elles se présentaient mais un peu à notre façon en improvisant autour. Jean-Paul Céléa est musicien de jazz mais aussi professeur de contrebasse classique, il a la connaissance des deux musiques, le jazz et le classique, c’est ce qui nous a permis de faire ça ensemble.

JA : Quelle est votre conception du trio, comment vous arrivez à renouveler cette formule instrumentale ?

F C :Je ne sais pas si on peut réellement parler de renouvellement du trio... ça ne me vient pas à l’esprit. Mais on peut quand même dire que dans ce trio, il n’y a pas de leader, on a chacun notre place et c’est tout à fait équilibré. L’originalité vient de nos trois personnalités et de nos trajectoires différentes. Comme je vous le disais tout à l’heure, Jean-Paul Céléa vient du classique, moi je suis depuis des années dans un domaine en marge du jazz, qui est à la limite de l’improvisation contemporaine ou modale avec Anouhar Brahem. Nous faisons donc des choses très variées séparément et c’est ce qui, je pense, donne son originalité au trio.

JA : Peut-on revenir justement sur votre parcours, comment êtes-vous arrivé vers cette musique-là ?

F C : J’ai fait du piano classique comme beaucoup de pianistes de jazz et des études de musicologie. Mon père jouait du Fats Waller, de la New-Orléans en amateur éclairé. J’ai été ainsi baigné toute mon enfance dans le jazz puis à un moment donné, j’ai commencé à en jouer et j’ai très vite rencontré des musiciens, notamment Jean-Paul Céléa avec qui j’ai fait un duo, qui avait bien marché d’ailleurs ; on a donc beaucoup joué ensemble et monté d’autres types de formation ; j’ai aussi fait d’autres expériences avec beaucoup de musiciens français.

JA : Et le solo ?

F C : J’ai très peu improvisé en solo, mais je vais prochainement le faire car je vais enregistrer un disque en solo...

JA : D’autres projets ?

F C :Un autre disque chez ECM, la continuation de ce projet autour d’Andrei Tarkovski ; il y aussi un disque qui va bientôt sortir avec le violoniste Dominique Pifarely et le contre-ténor Dominique Visse, là aussi ce sera une musique très particulière, proche de la musique contemporaine

JA : D’autres concerts sont prévus ?

F C :On vient d’en faire trois aidés par la Sacem, la soirée de ce soir est sous l’égide de la Suisa qui est l’équivalent de la Sacem en suisse. Nous représentons la France même si le disque est sorti sur un label allemand. On vient de jouer à Strasbourg et Montbéliard avec la projection d’images vidéos choisies par le fils de Tarkovski. Prochainement, nous allons jouer dans un festival en Estonie puis au Festival Europa du Mans...

Site de l’artiste : http://www.francois-couturier.fr

G. M.

*Aux côtés de François Couturier : l’accordéoniste, Jean-Louis Matinié ; la violoncelliste Anja Lechner ; le saxophoniste, Jean-Marc Larché.






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