Rubrique : Interviews

Publié le : 8 juin 2011
Bernat COMBI et Raphaël QUENEHEN

Rencontre le 11 mars 2011, dans le cadre d’une résidence création au Fort Gibron à Correns (83), organisée par Le Chantier (Centre de création pour les nouvelles musiques traditionnelles et les musiques du monde).

Bernat COMBI est un chanteur, musicien et poète originaire du Limousin qui s’attache à faire vivre les richesses de la tradition et la poésie limousines laissant la part belle à une interprétation libre et personnel, à la fois intime et très ouverte.

Raphaël QUENEHEN est très impliqué dans la scène jazz d’aujourd’hui et joue au sein des formations telles que le collectif COAX, Loreleï, Surnatural Orchestra, Kumquat, La Compagnie Lubat (avec Bernat Combi !), etc. Il multiplie les collaborations avec des musiciens improvisateurs : entre autres, Guillaume Orti, Alexandros Markeas, Jacques Di Donato, Kenny Wollesen, Yoann Durant. Il participe par ailleurs activement au collectif rouennais pluridisciplinaire des Vibrants Défricheurs. Il est aussi professeur de musiques de tradition orale au CRR de Rouen et directeur artistique du Festival Mens Alors ! (en Isère).

 

Répétition avant le concert du 11 mars 2011 au Fort Gibron (Correns)© G. Martin - 118.1 ko

Répétition avant le concert du 11 mars 2011 au Fort Gibron (Correns)© G. Martin
 

Jazzact : D’où viennent les textes que vous chantez et mettez en musique ?

Bernat COMBI : J’ai puisé dans les poètes de ma proximité, de chez moi, c’est à dire du Limousin. Il y en a trois sans me compter.

JA : Vous chantez les poèmes que vous écrivez ?

BC : Très peu car je trouve que j’écris mal ; je préfère chanter les textes des autres poètes. Comme ceux de Marcela Delpastres ; on ne mesure pas la portée de sa poésie ! C’était une paysanne... Sa poésie, très chargée en émotion, parle de la terre, de tous les éléments, _ c’est presque de la poésie indienne... Et certainement pas une poésie régionaliste ! « Heureuses les pierres des chemins / Les pierres dans les champs / Plus heureuses encore les pierres qui sont dessous / Dans l’épaisseur du sable noir ». Il faut lire ses Psaumes païens. Ce titre, peut-être difficile à cerner, en dit long sur l’ouverture de sa poésie : Louange de la Poussière, Louange de la main. Il y a aussi Jan Dau Melhau, grand poète musicien chanteur qui lui est toujours là. Je travaille avec lui quelquefois. Il écrit de petits aphorismes ; son écriture est très concentrée. « Vous avez trop de raison pour avoir si peu que ce soit de sagesse » « Ce n’est que lorsque le hérisson chie cette châtaigne qu’on reconnu que c’était une bogue ». Ça ressemble à ce que l’on peut écrire en Orient... Et puis aussi Pau-Lois Granier, poète plus obscur du Limousin, creusois, très sombre : « L’araignée sa femme à l’angle des poutres / La rouille escalade le tranchant des haches / Et les hallebardes du soir batailleur », poésie des années 30...

Raphaël QUENEHEN : Globalement, c’est très sombre...

BC : Oui, ce n’est pas très gai, sans doute parce que le Limousin, ce n’est pas la Provence ! C’est vrai qu’on n’est pas avec cette poésie dans la joie mais la tristesse peut être aussi une forme de joie.

JA : Qu’est ce qui fait que votre duo peut fonctionner ?

RQ : Ce qui fonctionne bien d’abord, c’est qu’on s’est trouvé et qu’on s’aime !

BC : J’apprécie plein de choses chez Raphaël : tout ce que je ne sais pas faire qu’il fait lui ! Parfois, j’entends des trucs mais je ne peux pas les faire ! Parce que je ne connais pas le monde du « Jazz » ; ça amène des choses qui partent dans pleins de directions où je ne vais pas d’emblée et ça, c’est toute une richesse.

RQ : Moi, ce qui me parle chez Bernat : c’est justement ce qu’il disait à propos de Marcella Delpastres : le fait qu’elle n’était pas une poète régionaliste. Ce qui m’intéresse chez lui, eh bien c’est cet aspect-là : son blues limousin... On est à la fois dans de la « pure tradition » même si ça ne veut rien dire ou plutôt dans l’ « Impure tradition » et quelque chose de païen aussi, qui est de l’ordre du rite, qui se partage (BC : solennel en tout cas, du moins je l’espère). Du coup, c’est une parole, c’est un chant, on peut l’habiller de mille manières ; l’important, c’est qu’on parle de l’homme, de l’humanité, (BC : c’est très terrestre aussi et gaulois plus que romain). Du coup, aller frotter ce répertoire à des choses qui viennent du jazz, de ma culture ou d’autres musiques que j’ai travaillées (BC : ou d’autres musiques traditionnelles). On a des choses qui reviennent comme le Maloya réunionais. Ou la bourrée qu’on joue comme des mecs bourrés ! On se marre avec tout cela, à triturer toute cette matière...

BC : Mais ce n’est pas un exercice spécialement simple finalement...

RQ : On est très libre quand même : la formule du duo permet le jeu, le dialogue...

BC : On réagit dans l’immédiat... Après, le résultat est bien sûr un peu brut du fait des deux voix ; il n’y a plus vraiment d’harmonies, même si j’en bricole deux ou trois qui n’en sont pas vraiment (ce sont plutôt des bourdons) . Du coup, on obtient une sorte de caillot... Un sax et une voix, c’est sûr, ce n’est pas un piano et une voix !

JA : Qu’est-ce qui vous rapproche ?

RQ : L’amour du cri ! J’ai commencé à développer cette théorie en parlant avec Laurent Sondag du Chantier, en réfléchissant à l’histoire du jazz en Europe : la manière dont il s’est autonomisé grâce au Freejazz et grâce au fait que le répertoire n’avait plus autant d’importance. Ce n’était plus lui qui faisait le vocabulaire mais la manière de le faire. C’est devenu davantage un apprentissage de la liberté avec un retour au corps aussi. Et du coup, je crois que chez Bernat, il y a quelque chose de cet ordre-là, de la tradition qui est en même temps complètement universel. L’universel, c’est le local moins les murs. C’est cela qu’on partage, je crois ; cet amour du chant.

BC : Cela n’a d’ailleurs jamais été autant le moment de confronter (mais ce n’est peut-être pas le bon mot), d’essayer de jouer ensemble des musiques traditionnelles et du jazz ; dans les années 50, cela ne se faisait pas, un peu moins quand même...

RQ : Je ne l’interprète pas de la même manière... J’ai l’impression que nous sommes au-delà de cette démarche, de défricheurs qui faisaient du jazz avec des musiques traditionnelles, _ ceux qui m’ont inspiré comme les musiciens de l’ARFI, de la Compagnie LUBAT, etc. Moi ce que je défends, c’est une démarche où je suis un musicien qui travaille sur des répertoires qui ont du sens ; et je n’ai pas l’impression d’être le jazzman qui rencontre l’ours polaire traditionnel ! Ce qui me plait, c’est qu’on se rend compte de tout ce qui est poreux dans nos univers respectifs.

JA : Vous êtes en résidence au Chantier, comment avez-vous travaillé ?

BC : Nous travaillons depuis samedi mais je n’ai pas l’impression de « travailler », c’est un mot qui est terrible... On a joué, on a essayé des trucs...

RQ : Il y a quand même deux ou trois choses qu’on a eu envie de fixer.

BC : Comme le premier morceau qu’on vient de jouer par exemple...

RQ : Ces musiques-là, les musiques trad du Limousin, ou même les musiques traditionnelles en général ont quelque chose d’un peu magique : ce qui fait qu’elles se ressemblent toutes et qu’en même temps, elles ont chacune leurs particularités, ce sont des éléments rythmiques, des choses d’ordre mélodique. Souvent, on se rend compte que ce n’est pas forcément des carrures justement carrées : et c’est cela qui est à travailler, en tout cas pour moi quand j’essaie de me plonger dans ce répertoire-là et de comprendre comment ça marche ; souvent, c’est génial, c’est lié aux paroles et hop, on rajoute deux temps (intervention illustratrice de Bernat qui chante) ; il fallait tout dire ! Il y a des choses qu’on arrête et d’autres au contraire, on joue et puis hop super, là on garde cette idée de départ...

JA : Le concert de ce soir ?

BC : C’est sensé être un étape ; c’est presque un peu court pour moi parce qu’on n’a pas eu le temps de faire tout ce que l’on aurait voulu faire

RQ : C’est le concert qui sera un peu court car on aurait envie de jouer deux heures mais on risque d’ennuyer tout le monde..

BC : Il y a tellement de matière que cela va être difficile de faire des choix !

JA : C’est une aventure qui va continuer ? Un enregistrement de prévu ?

BC : Je ne suis pas souvent enregistré en fait...

RQ : Si on enregistrait, ce serait plutôt en live, _ je ne nous vois pas aller en studio. Honnêtement, c’est un projet qui me parle beaucoup. On aborde une forme de liberté avec le sens que ça comporte pour moi de travailler sur ce répertoire-là, avec Bernat, la voix...

BC : C’est vrai que c’est très large ; on a beaucoup de liberté. C’est le propre des musiques traditionnelles. Il y a des musiques qui laissent plus de place que d’autres ; un standard de jazz très structuré va peut-être laisser moins de place... Mais ce n’est même pas sûr...

RQ : La liberté, c’est celle des musiciens, ce n’est pas forcément lié au répertoire. On peut faire du freejazz de manière complètement académique et figée en récitant très bien sa leçon...

BC : Oui, c’est vrai... Dans notre projet, il y a évidemment beaucoup de place pour l’impro. Tout à l’heure, on n’a pas encore joué les morceaux type vraiment impro...

JA : Il y a aussi une certaine forme d’engagement ?

RQ : Oui, mais aussi le plaisir. Évidemment, la plupart des musiciens qui pratiquent ces musiques sont des résistants car de toutes façons, ils ne gagnent pas d’argent. Mais l’important, c’est de garder le plaisir et la joie et de ne pas s’aigrir. On le sait très bien qu’on fait des musiques bizarroïdes...

JA : Vous pouvez évoquer quelques expériences musicales fortes ?

RQ : Mon père écoutait souvent Archie Shepp ; ado, j’étais allé le voir à Rouen en concert chanter « Revolution » ; ça m’avait donné la chair de poule, avec ces cris de sax... Il y a justement cette notion de cri, et le blues toujours là, la « tradition » dans le sens de ce qui nous reste d’humain : le chant et le cri qui touchent aussi à l’inhumain. Cela a été une expérience incroyable...

BC : Et quand tu es rentré chez la Compagnie Lubat, c’est quand même quelque chose d’important ?

RQ :Oui, mais mes expériences en tant que musicien, c’est encore autre chose...

BC :Pour moi, la rencontre avec Benat Achiary a été importante, il y a 20 ans... C’est quelqu’un qui m’a beaucoup impressionné et qui continue encore maintenant de le faire. Je me suis ensuite retrouvé sur scène avec lui ; ça m’a fait drôle, je n’aurai jamais pensé ça. Il y a Jan-Mari Carlotti aussi.

RQ : On parle tout le temps de Steve Reich aussi...

BC : Oui, il y a plein de gens en fait... Un jour, on est venu me voir en me disant « Vous écoutez beaucoup Magma, vous ? » Je ne voyais pas ce que j’avais à faire avec Magma.... Mais peut-être à un moment...Une autre fois, on m’a parlé de la Martinique ou encore d’une chanteuse mexicaine La Vargas ; je suis alors aller acheter un disque d’elle car je ne la connaissais pas : elle chante en pleurant... J’ai pensé que j’en étais pas tout à fait là encore... Bref, je suis tombé des nues à chaque fois !

RQ : Je comprends bien la référence aux trois !

BC : ça m’a fait plaisir en tous cas, ça rassure...

JA : Vos projets respectifs ?

RQ : On a un trio ensemble ! Avec Sébastien Palis (multi instrumentiste rouennais).

BC : C’était une commande de l’I.E.O. (Institut d’Études Occitanes du Limousin) qui avait fait pas mal de collectage vers chez moi, c’est à dire entre, Bourganeuf et Limoges. L’ I.E.O. m’a donc proposé de faire quelque chose et j’ai tout de suite pensé à Raphaël mais je voulais aussi un autre élément...

RQ : C’est complètement différent ! Ici, il n’y a pas de mise en musique de poèmes, même si les textes sont superbes ; c’est uniquement axé sur le répertoire traditionnel.

BC : Il y a de la clarinette basse, des percussions, du balafond, etc.

RQ : C’est assez intéressant d’expérimenter ce genre de choses sur un autre répertoire ; on apprend à vraiment se connaître.

BC : On va essayer de faire tourner ce groupe, il y a un projet de disque...

RQ : Sébastien Palis fait partie du collectif Les Vibrants défricheurs auquel je participe aussi. C’est un collectif rouennais, qui justement se pose toutes ces questions-là, _ modestement parce qu’on est jeune et rouennais _, des répertoires, de l’improvisation ; on a beaucoup l’ARFI à l’esprit. Aujourd’hui, on repense beaucoup en termes de collectif : essayer de travailler localement mais en étant le plus ouvert possible, en invitant le maximum de gens à créer des événements et surtout monter des créations avec des musiciens et plasticiens, des techniciens. On essaie de tout mutualiser et d’apprendre comment ça marche d’être des artisans et de faire de beaux objets, artisanaux dans le sens le plus noble. C’est un projet que je trouve magnifique. On se rend compte qu’il y en a beaucoup d’autres à partir du moment où l’on se pose ces questions-là, _ partout en France.

JA : De votre côté, Bernat ?

BC : Plutôt du solo parce que j’aime bien et ça fait partie de moi... Il y a aussi des duos : avec un joueur de oud qui travaille aussi l’électroacoustique ; avec un pianiste aussi : Olivier Peirat. Il y en a aussi un autre avec Jan Dau Melhau qui est le grand poète du Limousin (là, on joue complètement la carte du trad) ; et un autre encore autour de la fin du monde mythologique, la fin du monde paysan : il s’agit d’une veillée funèbre mais j’aime ça. Ça parle aussi de la perte de nos rites... Vive le Rite ! À tous les niveaux... Il nous faut un peu de rites ; quand on se dit bonjour le matin, c’est un rite. Si on ne se dit plus bonjour...

RQ : D’ailleurs, c’est une bonne définition de toi, même si c’est un calembour mais le « Rite and Blues », ça te va très bien !

Propos recueillis par Géraldine Martin

 

Joutes Musicales 2011 @Géraldine Martin - 129.9 ko

Joutes Musicales 2011 @Géraldine Martin
Duo Combi / Quenehen Joutes Musicales de Printemps à Correns






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