Rubrique : Interviews

Publié le : 22 juin 2011
Erwan KERAVEC


Virtuose de la cornemuse, Erwan KERAVEC, sans rejeter la tradition, a une démarche très créative, explorant toutes les possibilités qu’offre son instrument et l’affranchissant ainsi de ses fortes connotations culturelles. Depuis une quinzaine d’années, il multiplie les expériences en improvisation avec Jean-Luc Cappozzo, Benat Achiary ou les musiciens de l’ARFI. Il a également créé un groupe de « musique traditionnelle imaginée » rassemblant cornemuses, bombardes, saxophone et batterie, les Niou Bardophones...
Nous l’avons rencontré le 11 juin 2011, dans le cadre du festival Les Joutes Musicales de Correns (Var), organisé par Le Chantier (Centre de création pour les nouvelles musiques traditionnelles et les musiques du monde). Il nous a accordé quelques mots, après un concert donné au Fort Gibron où il présentait un répertoire constitué de 4 pièces de musique contemporaine pour cornemuse seule (suite à une commande de sa part, en partenariat avec Le Chantier et d’autres centres de création) : L’Accord ne m’use pas la nuit de Bernard Cavanna ; ... Instable Espoir... de François Rossé ; Corn de Sébastien Béranger ; Inori (Prière) de Susumu Yoshida.  

Entrée d’Erwan Keravec au Fort Gibron... ©  Géraldine Martin - 112.2 ko

Entrée d’Erwan Keravec au Fort Gibron... © Géraldine Martin
 

JAZZACT : Pouvez-vous nous parler de la création que vous venez de nous présenter dans le cadre des Joutes Musicales ? Ce sont des œuvres de 4 compositeurs contemporains...

Erwan KERAVEC : C’est une longue histoire... Il y a une douzaine d’années, j’ai commencé à travailler en dehors de la musique traditionnelle, d’abord par le biais de la musique improvisée (que je pratique toujours). Je me suis rendu compte que mon oreille, via ma culture, pouvait limiter mon jeu ; limite que j’assume cependant très bien, je ne subis pas cela comme un carcan car ma culture représente aussi une force mais malgré tout, je trouve qu’elle cantonne ma capacité de jeu. Je me suis donc intéressé à des formes composées de musique ; dans un premier temps, avec des compositeurs issus du jazz, comme Alain Gibert, parce que c’était dans ce domaine que j’avais des connaissances. Par la suite, je suis allé vers d’autres compositeurs dont c’est le métier et me suis tourné vers la musique contemporaine, _ complètement en néophyte car je n’y connaissais rien ou du moins, juste un peu, comme tout le monde, _ c’est à dire un petit morceau de Steve Reich ou de Philippe Glass... Puis, je suis tombé sur une pièce de Ligeti qui s’appelle Continuum ; je me suis alors dit qu’il fallait s’orienter absolument vers les gens issus de cette esthétique musicale ! Je ne savais pas quelle formule instrumentale adopter. Je ne connaissais pas non plus le rapport aux compositeurs, au sens musique savante du terme... Finalement, je suis tombé sur une pièce 280 Mesures pour Clarinette de Georges Aperghis  : à partir de ce moment, j’ai décidé qu’il fallait faire de la cornemuse solo en musique contemporaine ! J’ai alors cherché des compositeurs. Ce qui n’a pas été simple parce que, encore une fois, je n’y connaissais rien... Je suis allé de proche en proche : grâce à Georges Aperghis, j’ai pu écouter le clarinettiste Armand Angster ; j’ai trouvé d’autres pièces que jouait ce clarinettiste. J’ai finalement trouvé, petit à petit, des compositeurs à qui j’avais envie de commander des pièces... Je suis passé ensuite à une seconde étape : je leur ai offert un disque que j’avais fait en 2007, qui s’appelle Urban Pipes (en solo), en leur demandant de l’écouter et si ça les intéressait que nous nous rencontrions. Tout cela m’a pris du temps, _ je raccourcis ici quatre ans de ma vie ! J’ai choisi ces compositeurs par rapport à leur musique et ils ont accepté de le faire en écoutant ma musique. Autrement dit, la rencontre était déjà faite, musicalement parlant. J’ai par la suite rencontré chacun d’entre eux de façon informelle puis nous sommes rentrés dans le travail de l’instrument, qui a pris des formes totalement différentes selon le compositeur. François Rossé a mis lui comme postulat de départ un set de musique improvisée : on s’est donc vu ici, à Correns, il y a un an. On a fait deux set d’une demi-heure de musique improvisée et 15 jours après, j’avais la pièce dans ma boîte aux lettres. Il a été le plus rapide ! Concernant Sébastien Béranger, qui a écrit une pièce avec support électronique : on s’est vu plusieurs fois et essayé plusieurs choses ; on a aussi calé la musique sur la bande... J’ai beaucoup travaillé sa pièce parce qu’elle est assez complexe... Il s’agissait d’un travail plus technique. Pour Susumu Yoshida et Bernard Cavanna, nous nous sommes vus et envoyé des enregistrements (pendant trois mois pour Susumu Yoshida et pour Bernard Cavanna, pendant un peu plus d’un mois). Nous avons échangé sur de toutes petites choses, des détails de jeu. Par exemple, concernant Cavanna : quand il a commencé à concevoir une pièce assez organisée, il me l’a envoyée, je l’ai travaillée ; nous nous sommes revus et l’avons entièrement remodifiée ensemble... Et puis à la fin, il m’a dit « Eh bien voilà, la pièce ce sera ça ! ».

JA : A propos du compositeur japonais, Susumu Yoshida, vous avez présenté la pièce comme une prière ?

EK : Oui... C’est avec Susumu que j’ai passé le plus de temps. Pas forcément à jouer mais à parler. Nous avons parlé vraiment pendant des heures : à la fois pour que lui comprenne mon instrument et que de mon côté, je comprenne sa musique. Et dans tous les enregistrements que j’ai pu lui envoyer, il y a eu un jour une demande de sa part qui a été surprenante : il m’ a demandé d’enregistrer 6 minutes de bourdon sans rien d’autre. Consciencieusement, j’ai enregistré mes 6 minutes de bourdon sans vraiment savoir ce que cela pouvait lui apporter. C’est seulement une fois sa pièce terminée qu’il me l’a expliqué. Il l’a écouté apparemment de nombreuses fois et il m’a dit : « Quand j’ai commencé à écouter ces 6 minutes, je suis passé de l’enfer au paradis et du coup, j’ai décidé de faire une prière » ; et la forme de cette prière correspond à la forme des prières impériales du Japon. Au départ de la pièce, il y a un moment d’accord qui s’appelle le netori, quelque chose qui devait être certainement très technique au départ, à la cours impériale ; il s’agissait de l’accord des instruments, qui est devenu par la suite ritualisé. Dans toutes les pièces de la cours impériale, il y a ce moment, ce netori, cet accord ; Susumu a donc commencé exactement de la même façon : il y a d’abord l’accord et ensuite toute la pièce se déroule derrière. Et la fin de la petite histoire, pour essayer de comprendre un peu la personnalité de Susumu : quand j’ai joué pour la première fois sa pièce, c’était en avril dernier, au festival Les Détours de Babel, le 11 avril, un mois exactement après le séisme du Japon ; Susumo voulait écrire un trio pour trombones, il n’a rien fait pendant un mois avant de m’entendre jouer, il a commencé la pièce le lendemain et il a fini apparemment très vite parce qu’elle a déjà été crée. Ça a été tout le temps comme ça avec lui... D’autre part, ce fut difficile pour moi de comprendre la musique japonaise. Même s’il écrit d’une façon savante, il reste très teinté par sa culture japonaise où l’énergie reste très centrée. Les tous petits mouvements prennent une importance incroyable. Pour un occidental, ce n’est vraiment pas facile...

JA : Vous avez récité un poème entre les deux premières pièces ?

EK : En fait, il faisait partie de la pièce de François Rossé. François a écrit une pièce comprenant texte et musique. Il est également l’auteur du texte... J’ai été assez surpris lorsque j’ai ouvert ma boîte aux lettres, quinze jours après qu’on ait fait de la musique improvisée ensemble...J’ai reçu la partition avec le texte, je me suis dit « Tiens ! Il y a une longue note de composition » et en fait, non, je me suis rendu compte que je devais lire le texte ! Je ne suis pas comédien, il a fallu donc que je travaille. J’ai travaillé cet aspect avec lui pour qu’il me donne l’intonation qu’il imaginait ; François a cette particularité (qui est tout le contraire de Susumu Yoshida, où tout est très écrit, vraiment à la note et à la durée près) d’être dans une écriture libre où il n’y a que quatre valeurs de note ; l’interprète choisit vraiment le débit. François n’impose rien : même dans le texte, il m’a donné des pistes qui lui semblaient intéressantes mais sans jamais me dire « il faut que tu le joues comme ça ». « Je te donne la pièce, c’est maintenant ton travail ». Il livre vraiment la chose alors que Susumu va très loin pour obtenir ce qu’il souhaite.

JA : Ce sont des pièces que vous allez rejouer par la suite ?

EK : Je les rejoue en Bretagne en août (à Plédéliac) puis au festival Musica, à Strasbourg, en septembre avec deux autres créations, de Xavier Garcia et de Philippe Leroux. Il y aura donc six pièces pour cornemuse solo en musique contemporaine... Et il y en aura même certainement deux autres l’année prochaine...

JA : Pour en revenir à l’improvisation, c’est quelque chose qui reste très présent dans votre parcours : comment vous arrivez à lier tradition et improvisation ?

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EK : Curieusement, j’ai envie de dire que le musicien issu des musiques populaires a énormément de prédispositions à faire de la musique improvisée. Je suis même surpris qu’il n’y ait pas davantage de musiciens traditionnels à pratiquer la musique improvisée parce qu’on a déjà le bagage pour cela. D’une part, par le son : la notion de son en musique traditionnelle est la première chose qu’on travaille. La constitution du son sur un instrument comme la cornemuse, ce sont des heures à savoir comment organiser le son de son instrument. L’autre chose importante est la notion d’immédiateté de jeu. En musique traditionnelle, on apprend cela tout petit : dès que tu sais jouer un petit peu, tu joues. C’est le principe de la musique improvisée : on fait. Autrement dit, on n’a pas de blocage, on n’a pas cette barrière-là de se dire, il faut que je travaille avant. Passer de la tradition à l’improvisation me paraît tout à fait logique !

JA : Vos projets dans le domaine de la musique improvisée ?

EK : Je viens de sortir un disque : Urban Pipes II , trois ans après le premier. Dans ce disque, j’ai invité le chanteur basque Benat Achiary. Par ailleurs, je joue toujours avec Jean-Luc Cappozzo. J’ai un projet également avec de la danse improvisée : dans un mois, au Festival d’Avignon, je vais jouer avec Daniel Linehan, un danseur américain. Il m’arrive aussi de collaborer avec Boris Charmartz, un danseur contemporain. J’ai aussi un projet qui s’appelle Nøzef [1], un trio d’improvisation avec cordes, anches et vidéo ; le tout fabriqué en temps réel...

JA : Ce nouvel opus Urban Pipes II, c’est donc une continuité...

EK : Il y a quatre improvisations en duo, voix / cornemuse. C’est vraiment la suite du premier Urban qui était un solo ; les trois quart étaient de moi et le reste d’Alain Gibert ; il y avait quelques parties improvisées mais globalement, c’était assez écrit. Pour le deuxième Urban, il y a un tiers en solo, un autre tiers avec Benat Achiary où ce n’est que de la musique improvisée, et j’ai une autre partie avec mon frère (Guénolé Keravec) qui joue de la trélombarde (un instrument traditionnel breton) où nous sommes partis sur une forme d’écriture extrême. Il s’agit donc d’un mélange à la fois d’improvisation seule en duo et d’écriture seule en duo.

JA : Est-ce que l’on peut revenir sur votre rencontre avec l’ARFI, votre collaboration avec Jean-Luc Cappozzo ? Je vous ai connu grâce au disque que vous avez enregistré avec lui Air Brut ...

EK : J’ai commencé la musique improvisée grâce à l’ARFI en 1995 ; je jouais encore dans le Bagad Ronsed-Mor de Lokoal-Mendon , un groupe Breton, lorsqu’on a rencontré la Marmite Infernale. Patrick Charbonnier avait fait les arrangements et au moment de l’enregistrement, il a voulu absolument une improvisation de cornemuse. C’est tombé sur moi ! Une de mes première improvisation a donc été enregistrée avec à ma droite Jean-Paul Autin et à ma gauche Jean-Luc Cappozzo ! Avec Jean-Luc, ça fait donc 15 ans que l’on se connait. Ce qui a marqué pour moi les débuts de ma pratique en musique improvisée. On s’est un peu perdu de vue puis on s’est retrouvé à un moment où j’ai monté un groupe qui s’appelle les Niou Bardophones ; on a invité Jean-Luc à jouer avec nous. On a par la suite décidé de jouer en duo, uniquement de la musique improvisée. Ce qui est fabuleux chez Jean-Luc, c’est d’abord le son. Il a un son de trompette à tomber par terre ! Il mène aussi une recherche dans les sons... Pas seulement des sons de trompette : à la place de l’embouchure, il peut mettre une anche double. Moi, j’ai aussi cette curiosité-là pour la trompette : je joue avec une trompette mais avec une anche de cornemuse, _ que Jean-Luc m’a piquée évidemment... Je pense que ce qui nous unit, c’est qu’on est tous les deux issus de musique mélodique ; même si on ne va pas faire forcément que des mélodies dans nos improvisations, on a quand même cette notion-là et on se retrouve tout de suite ; on n’a pas à se poser plein de questions avant de commencer à jouer. Quand on commence à jouer, il peut y avoir une forme mélodique mais on n’a peur ni l’un ni l’autre de ça, _ au contraire... Et puis avec Jean-Luc, c’est quelque chose qui est forcément entier de bout en bout. Pour le disque qu’on a enregistré ensemble : toutes nos prises figurent sur le disque, nous n’avons rien changé, rien coupé ou jeté ; ça a été fait en même pas une journée. Par contre, on a papoté, parlé, mangé ensemble. Avec lui, c’est vraiment un rituel et avant tout, de l’humain : avant de passer à la musique, il y a des heures à vivre avec lui, _ si on ne le fait pas, ça ne marche pas... Ce n’est pas possible autrement, il a besoin de ça ; il a vraiment besoin de sentir la personne avec qui il joue. J’aime aussi vraiment prendre le temps de rencontrer les gens... Avec Benat, c’est ce qui s’est passé : on s’est rencontré plusieurs fois, on a papoté ; ça s’est fait d’abord humainement. De la même façon, ce qui est sur le Urban Pipe II, on l’a enregistré en 4 heures (repas compris ! )... Une fois que l’on se retrouve devant les micros, le travail est déjà fait ; on sait déjà ce qu’est l’autre, il ne reste plus qu’à jouer !

Propos recueillis par Géraldine Martin

 

Site de l’artiste : http://www.myspace.com/erwankeravec


[1] Éric Thomas, guitare préparée et pinces à linge - Erwan Keravec, cornemuse, trompette à anche, accessoires - Thierry Salvert, mix vidéo et manipulations visuelles





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