Rubrique : Interviews

Publié le : 26 juin 2011
Raphaël IMBERT

Saxophniste autodidacte implanté en région PACA, Raphaël IMBERT présente un parcours assez atypique. Il a fondé la Compagnie Nine Spirite d’où émanent plusieurs formations dans lesquelles il se produit régulièrement : Sixtine Group, Nine Spirit, Brotherhood Consort, Newtopia Project. En parallèle, il accomplit un travail de chercheur en anthropologie musicale, ce qui l’amène à effectuer de nombreux séjours dans le sud des États-Unis et à jouer avec les personnes qui représentent son terrain d’étude. Par ailleurs, il développe également une activité pédagogique au conservatoire de Digne-Manosque.
Nous l’avons rencontré le 10 juin 2011 après la création de Paratge dans le cadre du festival Les Joutes Musicales de Correns (Var), organisé par Le Chantier (Centre de création pour les nouvelles musiques traditionnelles et les musiques du monde).

 

Raphaël Imbert aux Joutes Musicales de Correns© Rémi Musso - 101.7 ko

Raphaël Imbert aux Joutes Musicales de Correns© Rémi Musso
 

JAZZACT : Pouvez-vous nous parler du concert que vous venez de donner ; il s’agit d’une création que vous avez menée conjointement avec Manu Théron, en partenariat avec l’IMFP ? ça s’intitule Paratge ?

Raphaël IMBERT : Avec Manu Théron et sa compagnie, La Compagnie du Lamparo, Nine Spirit, mon groupe et le Chantier de Correns, également partie prenante dès le départ sur ce projet et bien sûr, l’IMFP de Salon de Provence ( Institut musical de formation Professionnelle). L’idée est partie de Pierre Bonnet, chargé de mission à la culture locale à la Région PACA. Par ailleurs, c’est un excellent poète occitan (mais il n’aime pas qu’on le dise ! ) et musicien. Il a eu envie de créer des liens entre culture occitane provençale et musiques actuelles. Cette idée est partie d’un constat : les musiciens de jazz, de musiques actuelles, de musiques du monde, en France, quand ils se forment à l’improvisation, cherchent des traditions musicales populaires traditionnelles en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, etc. Ils vont aller davantage vers le delta du Mississipi, du Nil ou du Niger que dans celui du Rhône ! On va chercher très loin alors qu’en face, parfois, il y a un papé qui chante une magnifique chanson en provençal, _ tout juste, si on ne va pas se moquer de lui, d’ailleurs... On s’est donc demandé comment faire, en gardant une actualité, un côté créatif, pour que de jeunes musiciens en formation puissent s’intéresser à ses cultures occitanes. Le terme Paratge exprime une forme d’égalité, de noblesse, de partage (mais les racines de ces deux mots ne sont pas communes) ainsi qu’une idée de tolérance ; une égalité entre chaque individu, entre des personnalités fortes. Ce mot vient de la chevalerie. Finalement, improviser avec des musiciens implique toutes ces notions-là. D’autre part, depuis très longtemps, j’avais envie de travailler avec Manu Théron. Vouloir travailler avec quelqu’un, c’est bien beau mais encore fallait-il une idée de départ : grâce à Pierre Bonnet, à Gilles Labouret de l’IMFP et Françoise d’Astrevigne du Chantier, on a trouvé l’idée nous permettant de travailler ensemble.

JA : De quelles manières avez-vous travaillé ensemble ?

RI : C’est assez simple... Pour ma part, je ne pouvais pas venir avec du chant occitan, je ne le connaissais pas. Manu a amené beaucoup de matière, de poésies, de chants, de mélodies ; quand à moi, j’arrivais avec une certaine façon d’appréhender l’improvisation, de voir comment on pouvait agencer un morceau grâce à l’improvisation, _ ce soir, il y a eu des moments d’improvisation totale... Il fallait mettre en évidence cet aspect-là : d’une certaine manière, on pourrait imaginer que de nombreuses musiques populaires ont été inventées de cette manière, au départ. Il y a eu des recherches de cet ordre-là, à partir de cette matière, de cette histoire aussi car Manu nous a beaucoup raconté l’histoire ; il nous a fait part de cette culture à travers son histoire, ses récits, sa mythologie... Et de mon côté, il s’agissait de venir avec la mythologie que je connaissais : c’est à dire américaine (mon terrain de recherches et de prédilection) ; et à travers cela, de mélanger les deux... D’où l’idée de mettre en plein milieu du concert une chanson de la guerre de Secession, _ une chanson, confédérée d’ailleurs, d’un soldat sudiste exprimant cette idée de séparation entre le sud et le nord, _ qu’on peut vivre ici aussi : comment se vit- elle là-bas et comment finalement, on peut comparer ces vécus, à quelques siècles de distance ? On a donc vraiment mélangé ces vécus et au fur et à mesure, on se retrouve avec un imaginaire mélodique et musical assez fort et du coup, complètement nouveau...

JA : Qu’est-ce que vous appréciez chez Manu Théron ?

RI : Avant tout, c’est une personne très agréable, intellectuellement et spirituellement, _ au sens de l’espièglerie, de la drôlerie. C’est aussi quelqu’un d’extrêmement précis et sérieux dans le travail, dans la manière dont il va transmettre. Le binôme a vraiment bien fonctionné. Nous avons eu à faire à des musiciens confirmés mais qui sont tout de même dans une situation de transmission, d’échanges. Chacun a apporté une pierre à l’édifice, une connaissance. Tous ces musiciens étaient intéressés, curieux. On n’y croyait pas. Pour Manu, ce fut même une découverte car il était persuadé que les musiciens de jazz s’en foutent un peu de la culture occitane, du chant provençal et de ce genre de choses ; et là, ce n’était pas le cas... Et comme c’était un ping pong perpétuel entre lui et moi, il y avait une forme d’intérêt très fort. Outre ces aspects humain et pédagogique importants, Manu est un improvisateur incroyable et c’est une voix ! C’est assez peu courant de chanter comme cela : une sorte de nonchalance et une violence à la fois, une présence vocale énorme ; j’aime bien ça et j’aime bien faire ça au saxophone. J’ai trouvé une forme d’alter égo qui était intéressante et assez inattendue.

JA : C’est un projet qui aura une continuation ou cela existe seulement dans le cadre des Joutes Musicales ?

RI : Cela aurait pu mais apparemment, on a déjà des propositions parce que cette forme de rencontre est originale... Des rencontres de ce type ont déjà eu lieu mais avec ce projet, on est vraiment aller au bout de quelque chose. Ce n’est pas qu’une rencontre entre deux personnalités, c’est un tout. Des gens sont venus nous voir à l’avant-première qu’on avait donnée au chantier, il y a quelques semaines, et nous font déjà des propositions. Nous espérons vraiment pouvoir faire tourner ce projet. Pour l’IMFP, c’est aussi important car ce sont de jeunes musiciens qui sortent d’une école : ils ont besoin de projets à proposer ! C’est bien beau de savoir jouer telle gamme sur tel accord, il faut aussi avoir des idées et savoir les exprimer ; savoir aussi les vendre ; certains risquent de hurler en m’entendant, mais on ne vit pas que d’amour, de musique et d’eau fraîche ! Il ne s’agit pas de la vendre au sens mercantile mais d’expliquer sa musique, de la montrer. D’autant plus, qu’en France, on vit dans un pays du mot, de la lettre où l’expression écrite et littéraire reste importante : les musiciens n’ont pas l’habitude, _ particulièrement les musiciens de jazz et de musiques improvisées qui ne sont pas à l’aise dans cet exercice. Je trouve cela assez incroyable que l’on ne l’enseigne pas. C’est une réflexion de Gilles d’ailleurs, de l’IMFP : il faut savoir présenter les choses, comprendre sa musique pour mieux l’expliquer aux autres, et ceci n’est jamais appris dans aucun conservatoire, aucune école. Un projet comme celui-ci a cette ambition ; si on devait le jouer qu’une fois ce soir et si c’était la dernière,ce serait un échec. On commence à avoir des retours et du coup, ça devient une vraie réussite d’un point de vue professionnel.

JA : Vous semblez mener parallèlement une démarche, si l’on peut dire, d’ethnomusicologue, avec notamment ce projet qui s’appelle Omax at Lomax  ?

RI : C’est un titre que j’ai donné à ma mission de terrain, que je continue de mener d’ailleurs. Dans le sud des Etats unis, en particulier en Louisiane et dans le Mississipi mais aussi sur les Apalaches, un terrain assez peu étudié dans la recherche en improvisation et en jazz. On est toujours sur le blues dans le Mississipi alors que la musique des Apalaches, des montagnes donc, avec tout ce qui s’y est passé et s’y passe encore, est un terrain de créativité et de rencontres absolument incroyable. Il s’agit donc d’un jeu de mots entre « Omax », qui est un logiciel de l’IRCAM avec lequel je travaille en improvisation, et « Lomax » qui se réfère au grand ethnomusicologue qui a fait la première grande mission de terrain pour répertorier les musiques du sud des États-Unis. Alan Lomax est allé dans le monde entier mais son travail le plus connu est celui-ci. Je ne définirais pas mon travail comme celui d’un ethnomusicologue. Je ne suis pas ethnomusicologue et encore moins musicologue ; je respecte énormément leur travail mais j’ai toujours trouvé que les outils de la musicologie n’étaient pas forcément les plus adaptés pour étudier le jazz et son rapport à l’improvisation. J’effectue un travail intégré dans un laboratoire d’anthropologie sociale sur la musique. Ça peut paraître un peu pointu. L’ethnomusicologue qui va dans le sud des États Unis va lui s’intéresser aux rapports entre une communauté et sa musique ; moi ce qui m’intéresse, c’est de voir le lien qui existe entre toutes ces communautés grâce à la musique. C’est un peu différent ; les deux sont tout à fait respectables. Mon travail consistait à montrer les liens qui pouvaient exister entre ce qui se passait en Louisiane française avec les cajuns et quelles répercussions cela pouvait occasionner sur la communauté du jazz à la Nouvelle Orléans. C’est l’intérêt pour moi de ce voyage. Cette étude débouche sur des rapports, peut-être sur une émission parce qu’il y a un réalisateur qui me suit sur ce terrain, sur des articles, un livre ; en sommes, tout ce qui représente la conclusion d’un travail scientifique. Le petit plus, c’est que comme je travaille à l’EHESS à Paris en tant qu’étudiant en anthropologie, mon directeur m’a dit d’y aller parce que j’étais chercheur mais aussi musicien afin d’être un observateur acteur et de jouer avec les gens que j’étudiais. L’intérêt, c’est donc de jouer aussi avec eux et de créer cette rencontre autour de l’improvisation.

JA : Peut-on parler de votre nouvel opus, Live au Tracteur  ?

RI : Il a été enregistré non loin d’ici, sur le plateau de Valensole, à Puimoisson, dans les Alpes de Hautes Provence. Au départ, il s’agit d’un hasard total : on a profité d’une opportunité ; on avait envie avec Zig Zag Territoire (le label avec lequel je travaille) de faire un live. J’ai toujours eu des projets un peu à part : le Bach-Coltrane, un disque de Noël, des trucs un peu bizarres ; c’est donc l’idée de faire un live avec du « vrai jazz » (avec beaucoup de guillemets) : basse, batterie saxophone, vibraphone, _ j’aime beaucoup cette formule. Juste avant, j’ai travaillé avec deux musiciens newyorkais, le contrebassiste Joe Martin et le batteur Gerald Cleaver (musiciens remarquables) et on a eu une tournée annulée à cause du volcan islandais. Nous avons profité de l’envie de faire un live. Par ailleurs, j’ai un lieu à Puimoisson où je travaille régulièrement : j’y bénéficie d’une sorte de carte blanche. Cet endroit se trouve en plein milieu de la campagne, à chaque concert il y a entre 80 et 150 personnes qui viennent : c’est une vraie réussite de culture locale en faisant des musiques totalement différentes ! On fait de la poésie occitane justement, du théâtre, de l’improvisation totale, du standard New Orleans, _ vraiment de tout ! Et là, c’était un peu la cerise sur le gâteau, c’était terminer avec des musiciens américains et français en enregistrant en live dans ce restaurant qui s’appelle Le Tracteur parce qu’il y a un magnifique tracteur au milieu du restaurant. D’ailleurs, comme on peut voir sur les photos de l’enregistrement, on joue contre le tracteur. Il fallait voir la tête des musiciens américains quand ils sont arrivés là pour enregistrer un live ! Il faut savoir que Joe Martin a enregistré en live au Village Vangard et là je l’emmenais au Tracteur ! Et ça s’est remarquablement bien passé à tous points de vue. Je revenais de mon premier voyage dans le sud des États-Unis, c’est donc une suite de compositions qui évoquent un peu ça. C’est de l’opportunisme d’occasions, de rencontres, mais c’est une musique d’opportunistes, il ne faut pas se leurrer, on pique les idées des autres. Vous jouez avec quelqu’un, vous lui piquez son idée il ne va pas vous frapper sur scène. Ça fait partie de ça ; on a profité de conjonctions qui étaient remarquables pour faire ce disque. Au final, on obtient un beau disque live. Pour terminer, c’est parti aussi d’un refus : je ne voulais pas faire un disque live dans un club parisien comme on le fait d’habitude. Déjà parce que j’y joue assez peu et que je n’ai pas mes habitudes alors que là, il y a un public. Si vous ouvrez le livret au milieu, il y a une série de portraits de tous les gens qui viennent au Tracteur pour écouter les concerts habituellement, _ je trouve ça vraiment bien...

JA : Les autres projets......

RI : Ce soir, on était en Occitanie ; hier, j’étais à Dijon pour jouer la suite du Bach Coltrane , avec la même équipe ( Brotherhood Consort et le Quatuor Manfred ) + quelques invités. Il va y avoir aussi beaucoup de répercussions de mes voyages aux États-Unis, notamment des retours : faire revenir des musiciens de la Nouvelle Orléans vers le sud, des Apalaches et les faire jouer sur des projets de créations. C’est ce qu’on va faire à Narbonne par exemple cet été : on a une résidence avec une chanteuse de la Nouvelle Orléans magnifique qui s’appelle Sarah Quintanna.

JA :Vous continuer de mener une activité pédagogique ?

RI : Je continue à faire beaucoup de master classe ; notamment grâce au projet Bach Coltrane, on travaille d’ailleurs avec le Quatuor Manfred à Dijon. Il y a ainsi beaucoup de master classe pour des quatuors à cordes, comment les faire improviser. Et depuis le mois de février, j’ai quelques heures au conservatoire de Digne-Manosque où j’enseigne le jazz au sein d’une belle équipe où il y a Alain Solers, Bruno Payard, Christophe Lemoine, Julien Armani,_je suis vraiment avec des musiciens remarquables. On se retrouve au fin fond des « Basses Alpes », comme on disait autrefois, avec un très beau projet pédagogique !

JA : Qu’est-ce qui est important pour vous de transmettre ?

RI : J’ai du mal à répondre à cette question... On a toujours une mission importante quand on se retrouve face à des élèves, à des gens qui posent des questions et qui ont des besoins spécifiques. On prend alors son bâton de pèlerin et on y va ! Je mets un point d’honneur à essayer de faire en sorte que ce ne soit pas académique. Je suis un peu fâché avec les académies, _ pourtant, je suis prof de conservatoire, j’ai même eu mon D. E. récemment... Sur cette musique-là, il y a un risque : par exemple, pourquoi les musiciens classiques n’improvisent-ils plus alors qu’ils le faisaient au XIXe s., depuis le XVIe et même avant ; sans doute à cause d’un vœu pieux, une bonne idée au départ qui est de démocratiser l’enseignement de la musique : on fait ainsi des bouquins, des méthodes, et finalement, on transmet de la même manière à tout le monde... Tout d’un coup, en l’espace de 20 ans, plus personne n’improvise ! C’est un risque qui pend au nez du jazz si jamais on ne fait pas attention. Or, de quoi on parle quand on fait du jazz dans un conservatoire ? On parle de D. E., de classes, de cycles 1,2,3, etc. Je comprends qu’il faille un cadre mais ça m’effraie pour l’avenir de cette musique. Donc, j’espère être un gentil vers dans le fruit (je suis complètement autodidacte) qui va pouvoir mettre un peu en avant ces notions, comme je disais tout à l’heure, d’opportunisme, de jeu, l’aspect ludique surtout, le côté apprentissage sur le tas et sur le tard si possible aussi. Car c’est une musique de perpétuel adolescent, une musique de la frontière entre maturité et enfance. Cette notion d’adolescence dans la musique, on peut l’enseigner ou du moins, la transmettre. Ce qui me semble important aussi, c’est de demander aux élèves, quelque soit le niveau, de m’expliquer ce qu’ils font, de me raconter ; parce que j’en ai marre d’entendre les gens me dire « Ah ! mais le jazz, c’est une musique qu’on ne comprend pas, une musique d’élite, de gens qui jouent entre eux. ». Je comprends en même temps pourquoi on me le dit : c’est une réalité, en France, il y a un peu cette sorte de confort intellectuel où l’on tombe dans un truc entre soi ; résultat des courses, on se retrouve dans une merde noire... Il y a aussi un enseignement, une transmission à faire de ce côté-là ; si vous voulez que des gens de tous horizons écoutent votre musique, il faut aller leur expliquer ; il ne faut pas aller les chercher, les obliger mais simplement leur expliquer, généralement ça passe très bien. C’est un devoir d’essayer de le faire...

Propos recueillis par Géraldine Martin

 

Site de l’artiste : http://www.raphaelimbert.com






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