Rubrique : Interviews

Publié le : 27 novembre 2011
Miquéu MONTANARO

Compositeur improvisateur et joueur de galoubet tambourin atypique, Miquéu Montanaro promène son imaginaire musical sur des territoires de plus en plus vastes. Depuis une vingtaine d’années, il tisse des paysages musicaux qui résultent de rencontres les plus diverses. Son travail s’articule autour de la Compagnie Montanaro, dont il est le directeur artistique ; celle-ci propose des créations pluridisciplinaires, mêlant la culture occitane à d’autres horizons culturels.
Nous avons rencontré ce musicien le 16 octobre 2011 après une représentation de Point G dans la petite église de la ville de Mouans-Sartoux, _ l’intimité de ce lieu se prêtait parfaitement à cet univers. Nous avions déjà pu apprécier cette compagnie lors de la création de ce projet dans le cadre du festival Les Joutes Musicales de Correns (Var), organisé par Le Chantier. Miquéu Montanaro s’est associé pour ce projet à Carlo Rizzo (tamburello), Catherine Jauniaux (voix), Niké Nagy (performance visuelle et voix) et William Petit (chorégraphie et mise en espace).

 

Création de

Création de"Point G"aux Joutes Musicales de Correns©Géraldine Martin
 

JAZZACT : La création qu’on a pu apprécier ce soir : c’est une prolongation de « Point G » dont la création avait eu lieu cet été aux Joutes Musicales de Correns ?

Miquéu Montanaro : C’est toujours « Point G » ! On va d’ailleurs jouer ce spectacle au Théâtre de Draguignan (en coproduction avec lui) dans le cadre du Festival des Musiques Insolentes : ce sera exactement le même que celui que l’on a joué à Correns. Ici à Mouans Sartoux, nous avons voulu faire une petite résidence pour travailler ensemble avant le concert de Draguignan ; on a donc demandé au centre culturel de Mouans Sartoux, qui est une commune très dynamique, si nous pouvions faire quelque chose ensemble. Il nous a été proposé plusieurs lieux mais souvent très occupés. Et finalement, l’église a été le lieu qui nous permettait d’installer ce spectacle dans un environnement totalement différent avec cet éclairage des vitraux, très particulier, qui n’étaient pas prévu du tout... C’est le même spectacle, avec exactement la même structure, les mêmes morceaux de départ mais comme il s’agit d’un spectacle basé sur quatre individualités qui chacune improvise à certains moments, ces moments d’improvisations sont évidemment toujours différents. Les peintures ne sont pas des reproductions d’une fois sur l’autre mais l’expression de la peintre à un moment donné. Même chose pour les textes que Catherine Jauniaux invente en les disant. En revanche, ce que je chante, ce sont des textes écrits. Mais en même temps, en tenant compte des mouvements des autres, je suis aussi obligé de changer mon texte parfois. Ce sont trois poèmes très courts que je reprends, que j’augmente en fonction de ce que font les autres...

JA : Ce sont des poèmes occitans ?

M M : Ce sont trois poèmes en occitan qui parlent de cet instrument un peu spécial : le galoubet tambourin. Depuis que je suis adolescent, je travaille cet instrument pour qu’il reprenne le cours de l’histoire puisqu’il s’était un peu arrêté : les musiciens qui jouaient les musiques les plus neuves interprétaient des morceaux des années 20 et personne ne composait vraiment pour lui. C’est vrai qu’il existe de très grands musiciens de Provence mais qui étaient repartis vers les siècles passés, voir jusqu’au 15ème siècle et jusqu’à l’époque des Troubadours. Personne ne proposait autre chose... J’ai eu la chance de rencontrer un musicien improvisateur venant du jazz : Barre Phillips, et dans l’échange avec lui, j’ai commencé à trouvé une voie ; aujourd’hui, on la retrouve ici augmentée par tout ces talents qui dialoguent avec cet instrument...

JA : Ça a donc démarré grâce à la rencontre avec Barre Phillips cette envie de confronter le galoubet à d’autres univers ?

M M : Oui. L’envie était là au préalable mais je ne savais pas par où commencer. J’ai donc eu la chance d’être invité sur un même concert que Barre Phillips par un ami (Jean-Pierre Rémi) qui voulait absolument que nous nous rencontrions. Le lendemain de ce concert, nous avons décidé de réaliser un disque ensemble. Nous nous sommes installés chez lui pour travailler et nous avons ensuite trouvé une production pour le fabriquer. On a ainsi fait un premier disque qui n’était pas très révolutionnaire mais qui posait cependant beaucoup de questions à l’instrument. Ce fut pour moi un moment de rupture avec le milieu du galoubet tambourin qu’on connait. J’avais passé la ligne jaune, c’était fini ! Ça a été le point de non retour et cela m’a été très salutaire ! Puis j’ai eu une invitation pour jouer dans un orchestre en Hongrie, ce qui m’a permis d’apprendre encore d’autres musiques et de découvrir justement tout ce que l’on pouvait apprendre en reprenant la musique du passé, notamment celle des troubadours qui est la plus ancienne musique occitane connue, avec des références. Je me suis alors rendu compte que la musique des troubadours se révélait très proche de la musique improvisée de ce siècle : j’ai donc commencé à travaillé sur la notion de bourdon harmonisé et de composition. À force de vouloir transmettre cette musique que je pressentais, j’ai finalement appris le plus possible de langages : l’écriture jazz, l’écriture classique, etc. ; tout ça pour pouvoir rassembler les musiciens les plus divers et les amener à jouer ensemble afin de réaliser quelque chose qui tiennent la route, qui soit un chant surtout, _ qui ne soit pas un collage mais vraiment un chant. Il m’est arrivé de m’endormir à Fez dans un jardin avec des chanteurs de samâ’ (chant religieux). Pendant qu’ils chantaient, j’entendais la partie de violoncelle. J’ai donc écrit la partie de violoncelle. J’ai demandé ensuite aux chanteurs de samâ’ de rechanter sur ma partie de violoncelle ; Et cela a fonctionné. Ça marche parce que c’est vraiment un chant que j’ai dans la tête, qui nait de plusieurs cultures. Ensuite, il faut évidemment aller chercher les gens les meilleurs dans leurs disciplines. Pour avoir une voix qui improvise, qui peut aller très haut, très bas, le choix de Catherine Jauniaux s’est imposé pour moi de manière évidente. Il en est de même pour les tambourins : pour faire la correspondance des peaux de mon tambourin, il fallait un virtuose de cet instrument, _ je connais Carlo Rizzo depuis presque 25 ans... Et Niké pour la peinture : c’est quelqu’un qui peut peindre avec minutie pendant très longtemps pour faire un tableau mais qui peut aussi avoir un geste pictural et musical très spontané en même temps ; et en plus, elle chante dans une autre langue, une autre culture ! Il en a donc résulté quatre cultures différentes : italienne, occitane, et hongroise avec une langue imaginaire et improvisée, celle de Catherine. Et tout ça pour parler de la même chose...

JA : C’est donc la Compagnie Montanaro ?

M M : En fait, je n’ai jamais fait de groupe. Très vite, je me suis dit que l’expression artistique consistait en une expression solitaire partageable. Il faut avoir quelque chose à dire : un groupe peut avoir quelque chose à dire mais pour moi cela ne fonctionnait jamais. J’ai donc commencé à faire un travail solitaire mais fait de rencontres, _ avec notamment beaucoup de duos ; on le faisait une fois puis c’était terminé ou alors on le reprenait plus tard. Ensuite autour de mon travail et de la musique que je proposais, sont venus des centaines de musiciens. Nous avons ainsi croisé à travers l’expérience de Vent d’Est, en l’espace d’une vingtaine d’années, des centaines de musiciens (des groupes entiers aussi). On a crée ces échanges et au bout d’un moment, le ministère de la culture a voulu conventionner des compagnies de musique de la même façon qu’il subventionnait des compagnies de théâtre ou de danse. La région qui avait été choisie était la région PACA et le chargé de mission pour la musique s’est adressé à moi en me disant : voilà, on aimerait que tu organises ton travail avec une compagnie autour de toi. La différence, c’est que l’on peut prévoir les choses bien à l’avance, que l’on a un peu de financement ainsi qu’une équipe pour faire tout le travail administratif, afin de pouvoir monter des projets un peu plus ambitieux que celui de juste faire un concert. Il faut de la lumière, déplacer des tableaux, etc. et surtout beaucoup de temps pour préparer un projet comme celui-ci. Ce n’est pas seulement trois morceaux qu’on apprend, cela nécessite toute une préparation autour pour pouvoir bien travailler ensemble, improviser ensemble...

JA : Pourquoi cet intitulé « Point G » ?

M M : C’est un peu pour moi une sorte de boutade mais qui en fait, s’est avérée par la suite pouvant être expliquée. J’ai toujours eu l’habitude de donner des titres très longs à mes spectacles, et mon équipe, notamment à la communication, m’a dit trouve-nous un titre court ! Alors j’ai dit « Point G ». On connait bien le galoubet festif, très aigu, un instrument de musique de rue, un peu agressif parfois... Moi, je voulais le rendre sensible... Après, il y a aussi l’idée que le galoubet se trouve au centre et qu’il est également la gravité. Il implique par ailleurs la notion d’attraction terrestre puisque c’est un instrument qui vient de la terre, du folklore : Comment donc le libérer de cette attraction ? Ensuite, on n’a pas arrêté de trouver des relations avec le G... Finalement, cet intitulé convient bien, même si c’était une sorte de boutade au départ...

JA : De quelle manière avez-vous travaillé avec ces quatre autres entités artistiques : Carlo Rizzo (tamburello), Catherine Jauniaux (voix), Niké Nagy ( performance visuelle & voix) et il y a aussi un chorégraphe, je crois...

M M : Oui, William Petit. La première chose, c’est que je savais que j’allais travailler avec eux. J’avais fait la musique d’un spectacle précédent de William et j’avais envie qu’il soit vraiment l’œil extérieur de ce spectacle, afin de le mette en valeur, _ car moi, je n’ai pas cette capacité, je fais de la musique mais je ne suis pas metteur en scène. Je voulais que ce soit lui qui le mette en espace parce que dans le spectacle auquel j’avais participé, je trouvais très intéressant sa façon de casser l’espace scène-public, l’idée d’aller vers le public, de savoir bouger à l’intérieur de l’espace scénique et de pouvoir adapter cet espace au lieu dans lequel on va jouer : si on se met sur une place de village, il faut que l’on puisse jouer le spectacle, trouver le moyen de le jouer et pour cela, il nous fallait quelqu’un comme lui !
Ensuite concernant la partie vraiment écriture, je suis parti sur l’idée qu’il y aurait sept mouvements, c’était donc sept thèmes et sept rythmes différents. Il n’y a pas deux morceaux qui se déroulent dans le même rythme, ni dans le même mode. Il y a donc différents rythmes, thèmes et modes. Au départ, nous avons commencé à travailler en improvisant sur cette propositions-là ; et en cherchant aussi des mélodies hongroises qui pouvaient fonctionner avec l’ostinato d’un thème. Il y a aussi l’enrichissement du rythme par Carles qui lui, à l’intérieur d’un rythme donné, peut développer à l’infini. A partir de ces sept parties, chacune a eu un caractère et on les a rangées pour créer une progression dans le spectacle ; afin qu’il y ait un début et une fin et pour que les gens puissent suivre cela. Je me suis inspiré de la nuba du Maghreb qui contient une ascension, une descente, _ mais ça ne redescend pas aussi bas qu’au début.

JA : À la fin du spectacle, il y a eu ce soir des projections sur les tableaux...

M M : La dernière fois aussi...

JA : Alors, cela a pris plus de relief ce soir...

M M : Oui, parce que je pense qu’aujourd’hui, quelque chose de particulier s’est passé dans la peinture. Il y avait moins de peinture sur les toiles. Comme les tableaux étaient plus aérées, le film est sorti de façon plus forte.

JA : Qui a filmé ?

M M : Catherine et Niké en tant que danseuses à ce moment-là étaient dirigées par William mais c’est moi qui est filmé, monté et choisi les images.

JA : Qu’est-ce que vous appréciez chez ces différents partenaires ?

M M : Tout ! A la fois des qualités humaines, musicales et de spectacle ; ils savent ce que c’est qu’une scène, ils peuvent s’adresser aux gens, ils peuvent bouger. On n’est pas danseur mais on ose bouger dans cet espace-là... Quand il y a une proposition qui vient, on l’assume complètement et on la fait jusqu’au bout...

JA : Vos projets ?

M M : Dans l’immédiat, le 18 octobre, la coproduction avec le théâtre de Draguignan dans le cadre du Festival des Musiques insolentes ; ensuite, je pars dans quelques jours à Cuba pour une série de concerts improvisés pour la radio télévision de Cuba car une sortie de disque est prévue là-bas : il s’agit de poèmes de Raphaël Alberti que j’ai mis en musique ; après, je serai au Québec... On est aussi en train de préparer une nouvelle création, _ il y a un accord quand on est une compagnie subventionnée : on doit pouvoir produire de la matière pour faire réfléchir, pas forcément pour faire quelque chose qui est commercialement viable mais au moins pour que le projet soit nouveau, qu’il apporte un angle différent par rapport à ce qui existe... Ça s’appellera donc « L’âme nue » et c’est à partir de textes poétiques d’ Alain Billy et des pastels de Jean Arène. On se retrouve cette fois à trois musiciens : Laurence Bourdin qui est dans la Compagnie depuis le début, elle joue de la vielle à roue électroacoustique et Fouad Didi, qui lui s’inscrit dans la tradition musicale maghrébine arabo andalouse. Nous allons créer une nouba trilingue français, occitan et arabe ; une nouba modulante qui n’existait pas jusqu’à présent puisque traditionnellement, chaque nouba est dans un mode et un ton déterminé et donc ça ne bouge pas ; tandis, que là, ça va bouger mais évidemment, on effectuera tout un travail pour que cela se fasse tout en délicatesse, de façon naturelle...

Site de l’artiste : www.compagnie-montanaro.com

 

Propos recueillis par Géraldine Martin

 

Création de

Création de "Point G"aux Joutes Musicales de Correns©Géraldine Martin

 






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